La fabrique des surdoués (synthèse)

Dangers et impostures du marché de l’intelligence

[Pour une présentation courte du livre, c’est par ici…]

La fabrique des surdoués – Synthèse, partie par partie :

I. L’industrie du QI (ou Quand le psychométricien montre l’intelligence, le sage regarde le psychométricien)

Cette première partie de La fabrique des surdoués propose une approche critique du concept de QI (qui n’est plus un quotient depuis presque un siècle !), de la domination de la psychométrie sur la question de l’intelligence, du marché du QI.

Critique sur les dimensions psychologiques et psychométriques (qui démonte les prétentions scientifiques à quantifier et mesurer de l’intelligence) : où l’on découvre, grâce à l’histoire des tests de QI et à la manière dont ils sont établis (fabrication, validation, étalonnage, etc.), comment ils sont parvenus à réduire l’intelligence à une micro-« faculté » quantifiable et mesurable, à la réduire à ce qui permet de la croire stable, indépendante de l’expérience, du temps, du milieu, de la culture, de la situation de test, etc. La prochaine étape, en cours, étant de la rendre également indépendante des psychologues, grâce à des tests entièrement réalisés et analysés par « intelligence artificielle » !

Résultats : de nombreuses personnes, y compris parmi les psychologues, qui pensent désormais l’intelligence comme la quantité objective, naturelle, des seules compétences cognitives testées par les tests de QI. De nombreuses personnes qui croient que « l’intelligence » est une réalité biologique et qu’il existe en effet des chiffres très précis de gens naissant très intelligents, intelligents, bêtes, très bêtes, et que rien, ni instruction, ni expérience, ne peut modifier cela.

Critique sur les dimensions socio-politiques : cette intelligence soi-disant naturelle, neutre et universelle reflète l’« intelligence » qui est utilisée, en Occident, tant par la psychologie que par les systèmes scolaires et universitaires, pour légitimer classements et sélections. Conséquence : l’usage de cette « intelligence »-QI permet actuellement de trouver plus de personnes « HQI » chez les blancs que chez les noirs, chez les états-uniens que chez les éthiopiens, chez les garçons que chez les filles, chez les « intellectuels » que chez les « manuels », chez les technocrates parisiens que chez les citoyens provinciaux.

Il est d’autant plus nécessaire de s’attaquer ici à ces usages politiques du QI, fondés sur la pseudo-science psychométrique, qu’ils reviennent en force depuis quelques années – pour demander, comme Laurent Alexandre par exemple, qu’on aide les « femmes des CSP+ » à faire davantage d’enfants que les « femmes des CSP -», et pour justifier notamment des pratiques culturelles, éducatives, sociales, différentes selon les QI des enfants.

La fabrique des surdoués - couverture

II. Des zèbres et des ânes (ou Quand des psychologues montrent les « surdoués », le sage regarde les psychologues)

Que penser de cette « culture surdoués » (HQI, HP, zèbres, précoces, surdoués, etc.) qui s’est développée ces dernières années : comment une catégorie a été ainsi créée, à partir de quels critères, pourquoi de plus en plus d’enfants sont-ils « diagnostiqués », etc. ? Une approche critique de cette culture-zèbres permet de distinguer la réalité (des personnes qui possèdent des intelligences-sensibilités atypiques et anormées) des caricatures : le portrait type de l’enfant précoce, sorte de génie-Caliméro toujours en échec scolaire, et toujours isolé ; le portrait type de l’adulte surdoué, forcément hyper-sensible hyper-incompris hyper-malheureux, sorte de Superman-du-cerveau inadapté à la société des humains. L’analyse de la manière dont cette psychologie décrit ces personnes permet aussi de mieux comprendre le succès de cette catégorie « surdoués » (essentiellement masculine), qui touche tout le monde, mais encore plus certains publics (parents CSP+ avec des garçons en difficulté scolaire ; certains adultes en difficultés professionnelles ou sociales).

III. Où mène la « psychologie surdoués » ?

Cette « psychologie », qui fait du « diagnostic du surdon » une révélation identitaire et un remède censé conduire le surdoué à saisir pourquoi il est incompris et comment il peut y remédier, se révèle souvent aidante dans un premier temps, mais particulièrement délétère à moyen et long termes. Notamment parce qu’en jouant le cerveau contre la personne, la personne contre les autres, et les parents contre l’école, elle ne cesse d’isoler, de séparer et de stigmatiser. A vouloir tout expliquer par une haute intelligence incomprise du « commun des mortels », elle passe à côté de toutes les dimensions psycho-sociales qui peuvent conduire des personnes aux intelligences-sensibilités atypiques et anormées à être en difficultés pour de très nombreuses raisons n’ayant rien à voir avec leur QI…

La « psychologie surdoués » n’aide pas à mieux comprendre et, par conséquent, n’aide pas non plus lorsqu’elle conseille : elle ne développe aucune ressource sur les pédagogies qui serait adaptées aux « enfants surdoués » et se contente de servir aux parents concernés des conseils éducatifs classiques, voire conservateurs, dont le but avoué est surtout la réussite scolaire. Quant aux adultes concernés, ils devront se contenter d’un peu de psychologie positive destinée à leur prouver qu’ils doivent « exploiter leur potentiel » en renonçant à tout ce qui empêche leur intelligence d’être bien sage et bien productive.

IV. L’intelligence manipulée

On ne peut se contenter de penser que la culture-surdoués ne doit son succès qu’à l’existence de personnes narcissiquement troublées qu’elle vient rassurer en caressant leur QI par le haut. Derrière son succès, plusieurs phénomènes (le rôle grandissant de cette psychologie dans les relations entre les parents et l’école ; la conception dominante de l’intelligence ; nos renoncements à évaluer par nous-mêmes nos fonctionnements intellectuels…), et plusieurs mouvements auxquels elle est liée : retour en force d’une idéologie hyper-élitiste, prônant sélections biologiques et sociales ; obsession pour la précocité et la vitesse, qui force en éducation les enfants comme on force en agriculture les fruits et légumes ; fabrication d’intelligences technocrates ; etc.

Ouverture

Enfin, l’ouverture finale donne un aperçu de quelques chemins permettant de penser autrement les intelligences et sensibilités atypiques et non-scolaires : la néoténie des humains ; l’éducabilité des intelligences ; les apports de la psychologie du développement ; les intelligences coopératives ; etc. Tous témoignent que de nombreux fonctionnements intellectuels singuliers (où se cumulent de hauts niveaux de sensibilité, réflexion, créativité, expérimentation…) ne sont pas une particularité génétique de quelques happy few, mais sont au contraire communs aux néotènes que nous sommes, êtres sociaux aptes à ne pas cesser de naître et de grandir, d’apprendre, de se créer – avec les autres.

Pour autant que la culture, au lieu de hâter l’achèvement des individus, désire et nourrisse leurs capacités à se développer sans cesse.


La fabrique des surdoués – synthèse – fin.

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2 réponses à La fabrique des surdoués (synthèse)

  1. Bonjour,
    Psychologue, je viens de lire avec intérêt cette synthèse. Félicitations pour avoir analyser à la fois les indicateurs limités et limitants du QI mais aussi du marché (livres, formation,test…) qui viennent avec cette approche mécaniste.
    Au Québec où j’ai passé 6 ans, une formation intitulé « la douance à outrance » de deux psychologues mettait également en avant ces surdiagnostics et montrait qui plus est que le hpi était plus tôt synonyme de facteur de protection dans la vie qu’une difficulté. En effet, il est de bon sens de comprendre qu’un QI de 130 nous permet dans la vie de mieux s’adapter, de comprendre, de mettre du sens, d’analyser, donc de mieux « réussir ». En revanche, j’ai noté, dans mon expérience de psy de ville, qu’il est plus facile de vouloir comprendre les difficultés de son fils ou fille en misant sur le diagnostic qu’en mettant en relief d’autres dysfonctionnement au sein du système familial. Bien à vous. Martial

    • Pellissier dit :

      Bonjour,
      Merci pour votre mot.
      C’est parfois en effet toute l’ambivalence de certains « diagnostics » : ils peuvent ne pas être pertinents mais permettre une entrée en discussion plus facile, moins effrayante, que d’autres termes… Ça dépend beaucoup de comment vous le présentez, de comment l’enfant et ses parents l’entendent et le perçoivent, de comment il se fait outil plus que stigmate… Je crois qu’ici encore, une fois de plus, aucune règle générale.
      Bien à vous.

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