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Ne pas violer, est-ce de la bientraitance ?
Les droits mous des vieilles personnes.

Dans le magazine Directions ("le mensuel des directeurs du secteur sanitaire et social"), en janvier 2007, un article qui nous invite à apprécier le travail mené par une maison de retraite. Citation :

"Une philosophie du respect de l’intimité. A l’EHPAD de X, le respect de l’intimité des résidents est une règle à laquelle tous les personnels ont été formés : on frappe toujours avant d’entrer dans une chambre, la toilette des personnes ne pouvant plus accéder à la salle de bains est effectuée porte fermée, les résidents ont le choix d’être soignés par un homme ou par une femme [...], chacun possède la clé de sa chambre et de son placard, le courrier n’est pas ouvert... "

Et ce travail est en effet appréciable.

Mais de là à parler de "philosophie" et de "règle" pour tout cela...

Étranges termes.

La chambre.
Puisque la chambre est bien le domicile de la personne qui l’habite, qu’elle puisse disposer de sa clé est un droit essentiel, comme l’est celui d’en faire usage pour fermer la porte de sa chambre.

De même que ranger dans un placard qu’elle peut fermer ses affaires est l’un des aspects de ce droit de propriété ("jouir et disposer des choses de la manière la plus absolue") que décrit ainsi le Code civil.

Il faut évidemment, pour priver une personne de ces droits-là, pour ne pas respecter son domicile ou sa propriété, des motivations plus légitimes que l’habitude historique de ne pas respecter le domicile et la propriété des "résidents".

Et respecter tout cela n’est pas une question de "règle" ou de "philosophie" : c’est d’abord une question d’obligation. Les droits des uns impliquent des devoirs pour les autres.

Puisque la chambre est bien le domicile de la personne qui y vit, frapper à la porte pour demander l’autorisation d’y entrer est bien le meilleur moyen de ne pas se retrouver à y pénétrer sans autorisation, en faisant effraction, en violant le domicile.

Frapper à la porte, même quand la personne ne peut pas répondre, est également la seule manière de prévenir la personne que nous allons faire irruption chez elle _ et prévenir n’a de sens que si nous laissons bien entendu à la personne le temps d’entendre et de se préparer à notre entrée. Autrement dit, il est indispensable qu’il y ait plus de trois secondes entre les coups frappés à la porte et l’entrée dans la chambre.

"La toilette est effectuée porte fermée" : autrement dit, les personnes (un enfant, un bénévole, un conjoint, un plombier, un résident, etc.) qui passent dans le couloir ne peuvent plus voir la personne, souvent nue, à laquelle le soignant est en train de prodiguer le soin.
"Règle", "philosophie", que cette précaution minimale indispensable pour qu’il n’y ait pas viol de l’intimité, atteintes à la personnalité et à la vie privée ?

"Le courrier n’est pas ouvert" : en serait-il autrement que cela constituerait une atteinte au secret des correspondances (article 226.15 du Code pénal). "Règle", "philosophie"... que de ne pas ouvrir le courrier des gens ?

Quant au choix d’être soigné "par un homme ou par une femme"... Une "philosophie", une "règle" ? Pour rappeler en termes mous que toute personne possède, comme le dit en ces termes l’article L1110-8 du Code de la santé publique, le "droit au libre choix de son praticien"...

Étranges termes.

Étranges termes qui, souvent, dès qu’on passe la porte d’une maison de retraite, dès qu’on discute dans le cadre d’un "maintien à domicile", bref, dès que cela concerne les vieux malades ou handicapés, nous font parler de "règles", de "philosophie", ou de "politesse", ou de "bientraitance", et plus de droits, de devoirs, de codes civil ou pénal, etc.

Étranges termes qui font que des devoirs deviennent des "règles", que la loi française devient "philosophie de soins", que des atteintes à l’intégrité physique ou psychique de la personne, à la liberté de la personne, à la vie privée, à la personnalité, à la propriété, à l’intimité, etc., deviennent des maltraitances _ ou que les non-atteintes deviennent des bientraitances.

Étranges termes qui témoignent de ce que respecter les droits des vieilles personnes qui ne peuvent plus les défendre seuls n’est pas tout à fait considéré comme respecter les droits de citoyens.

Étrange situation, très répandue, que celle-ci, qui me conduit à devoir préciser que tout ceci n’empêche pas l’EHPAD montrée en exemple par ce magazine d’être aussi admirable que… maladroite. Et peut-être d’autant plus admirable que sa maladresse n’est que le reflet de la maladresse globale de la société à laquelle elle appartient.

(au sujet de la citoyenneté en institution, cf. aussi cet article)