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Sur le Programme du Conseil National de la Résistance
Article de Michel Soudais.
« Programme du Conseil national de la Résistance : un héritage balayé »
Article de Michel Soudais paru dans Politis en mars 2004.
« Il y a soixante ans, l’ensemble des mouvements de résistance s’entendaient sur un programme à mettre en oeuvre sitôt le pays libéré de l’occupant hitlérien. Ce texte audacieux est à l’origine de nombreuses conquêtes sociales de la Libération, aujourd’hui remises en cause, quand elles ne sont pas tout bonnement démantelées, oubliées. Dès lors, cet anniversaire, auquel l’association Attac consacre un colloque, permet de mesurer le recul historique qu’engendre le libéralisme triomphant.

Le 15 mars 1944, il y a soixante ans, le Conseil national de la résistance (CNR) adoptait un programme novateur qui fait date dans l’histoire de la France contemporaine. Ce texte concis dessinait un pacte social inédit sur lequel notre pays a assis, trois décennies durant, sa reconstruction et sa prospérité. Dans sa première partie, la plus longue, il définit un « plan d’action immédiate » précis et méthodique, destiné à libérer au plus vite la nation de « l’oppresseur hitlérien » et des « hommes de Vichy ». Dans la seconde, il jette les bases d’une « République nouvelle » appelée à remplacer, dès « la libération du territoire », la « France nouvelle » vantée par la propagande pétainiste. Fait rare, ce projet très ambitieux, qui prônait « l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale », était porté par un remarquable consensus. Élaboré dans la clandestinité, il avait été approuvé par toutes les composantes de la Résistance.

Organisme chargé d’assurer en France la coordination des mouvements de résistance, des maquis, de la presse, des syndicats et des représentants des partis politiques opposés à Vichy, le CNR avait été voulu par le général de Gaulle. Ce dernier avait confié à Jean Moulin, son représentant en France depuis le 1er janvier 1942, la lourde tâche de réunir dans cette instance les nombreux groupes éparpillés de résistants, ayant peu ou pas de liens entre eux et encore moins de contact avec Londres, et de leur faire reconnaître la légitimité du chef de la France libre. Cette tâche est accomplie le 27 mai 1943 quand, au prix de précautions extrêmes, le CNR réunit tous ses membres ­ dix-neuf ­ dans un appartement du 48, rue du Four, au coeur du Paris occupé. Y participent, outre Jean Moulin et deux de ses collaborateurs connus au ministère de l’Air en 1937, Pierre Meunier et Robert Chambeiron, les huit représentants des mouvements de résistance : Pierre Villon du « Front national » [1], Roger Coquoin (« Ceux de la Libération »), Jacques Lecompte-Boinet (« Ceux de la Résistance »), Charles Laurent (« Libération-Nord »), Pascal Copeau (« Libération-Sud »), Jacques-Henri Simon (« l’Organisation civile et militaire »), Claude Bourdet (« Combat ») et Eugène Claudius-Petit (« Franc-Tireur »). Sont aussi présents deux syndicalistes, Louis Saillant (CGT) et Gaston Tessier (CFTC). Et six représentants des partis, les « familles spirituelles » comme on les appelle alors : André Mercier pour le PC, André Le Troquer pour les socialistes, Marc Rucart pour les radicaux, Georges Bidault pour les démocrates-chrétiens, Joseph Laniel pour l’Alliance démocratique et Jacques Debu-Bridel pour la Fédération républicaine. La participation de ces six-là avait longtemps été contestée par des mouvements de résistance peu désireux de voir renaître les partis, symboles d’un régime failli, la IIIe République, qu’ils ne voulaient pas se contenter de restaurer.

Moins d’un mois après cette réunion, Jean Moulin est arrêté à Caluire (Rhône). Pour d’évidentes raisons de sécurité, le CNR abandonne l’idée de se rencontree de nouveau en séance plénière et constitue un bureau exécutif de cinq membres, chacun représentant son courant et deux autres courants. C’est dans ces circonstances difficiles, impliquant de nombreux échanges de papiers et documents, que le CNR travaille à la rédaction de son programme. Son élaboration fut toutefois « particulièrement démocratique », assure Robert Chambeiron dans le témoignage inédit qu’on lira ci-après. S’il est malaisé d’imaginer aujourd’hui, à l’heure du téléphone mobile et d’Internet, les écueils simplement matériels que les hommes du CNR et leurs camarades ont dû surmonter pour aboutir au texte que nous connaissons aujourd’hui, on est aussi étonné par l’audace réformatrice de ce programme. Sans doute a-t-il fallu des circonstances exceptionnelles pour pousser des mouvements « conservateurs » à accepter un texte qui, pour la première fois dans l’histoire, donne sa dimension sociale à la République.

Le Général de Gaulle lui-même, s’adressant à l’Assemblée consultative provisoire à Alger en novembre 1943, avait donné le ton : « La France veut que cesse un régime économique dans lequel les grandes sources de la richesse nationale échappaient à la nation, où les activités principales de la production et de la répartition se dérobaient à son contrôle, où la conduite des entreprises excluait la participation des organisations de travailleurs et de techniciens, dont cependant elle dépendait. Il ne faut plus qu’on puisse trouver un homme ni une femme qui ne soient assurés de vivre et de travailler dans des conditions honorables de salaire, d’alimentation, d’habitation, de loisirs, d’hygiène et d’avoir accès au savoir et à la culture. »

De fait, le programme adopté le 15 mars 1944 et diffusé clandestinement sous le titre « les Jours heureux » ne se contente pas de rétablir les libertés civiles et politiques, dont le suffrage universel [2]. Ce ne serait que le retour à la IIIe République. Ni même de prôner « une extension des droits politiques, sociaux et économiques des populations indigènes et coloniales », formulation qui de nos jours peut sembler bien timide. Il réclame aussi « un ordre social plus juste » par « l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie » et au contraire la « participation des travailleurs à la direction de l’économie ». Il demande, même si le mot ne s’y trouve pas, la nationalisation des « grands moyens de production monopolisés », des « sources d’énergies » et « richesses du sous-sol » ainsi que des assurances et des banques. Il prêche « un plan complet de Sécurité sociale », le « droit au travail » et la « sécurité de l’emploi », « la garantie du pouvoir d’achat », une retraite digne de ce nom, le droit à l’instruction... Enfin, et ce n’est pas sans rapport avec la volonté de museler les féodalités économiques et financières, le CNR veut « assurer la liberté de la presse, son honneur, et son indépendance à l’égard de l’État, des puissances d’argent et des influences étrangères », rompant radicalement, sur ce point aussi, avec la situation qui prévalait avant-guerre.

Même si le souffle réformateur dont il était porteur est vite retombé, le programme du CNR a cependant été appliqué après la guerre. Et si les partis politiques, singulièrement la SFIO et le PCF, ont accepté dès 1945 d’étouffer l’aspiration sociale née du combat contre l’occupant hitlérien au nom de la nécessité de « relever la République », il n’en reste pas moins que nombre de conquêtes sociales de la Libération y trouvent leur socle : la Sécurité sociale, les retraites généralisées, les grands services publics, les comités d’entreprises, les lois sociales agricoles, le droit à la culture pour tous... À l’heure où ces conquêtes chèrement payées sont menacées ou démantelées méthodiquement au nom de la « nécessaire adaptation à la mondialisation », en un temps où les groupes financiers et industriels assoient de plus en plus leur pouvoir sur la presse, le riche héritage du CNR mérite de ne pas sombrer dans l’oubli. Autant pour mesurer le terrain perdu depuis le déclenchement de la contre-révolution libérale au milieu des années 1970, que pour y puiser l’inspiration d’un « contrat social » aux antipodes de celui que le Medef, avec l’appui du gouvernement Raffarin, tente aujourd’hui de nous imposer sous l’appellation frauduleuse de « refondation sociale ». Un pacte social où les garanties collectives accordées à tous, loin de brider l’autonomie des individus, sont au contraire la condition de leur liberté. »

Article de Michel Soudais paru dans Politis en mars 2004.

 

[1] Initié par le PCF dès 1941, le Front national rassemble et coordonne une nébuleuse de groupements dans une alliance de combat. Il accueille des résistants très éloignés de la doctrine révolutionnaire du parti mais désireux d’agir dans un mouvement qui combine revendications patriotiques et sociales.

[2] On n’y trouve aucune mention explicite du droit de vote des femmes. Celui-ci est toutefois instauré par l’article 17 de l’ordonnance du Comité français de libération nationale du 21 avril 1944.