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Les Insensés - Extrait

Les insensés.
Le roman aurait pu s’appeler « l’insensée », puisque c’est une femme, seule, qu’on suspecte ici d’avoir perdu la raison...
Il aurait pu s’appeler « les égarés », puisque ce sont ses proches qui en deviennent désorientés.

Les insensés, plus je les regarde, plus je les vois en quête de sens. Et quelqu’étranges que paraissent les chemins qu’ils parcourent, bien moins effrayants que ces lieux figés qu’habitent les bien certains d’être sensés...

J’avais mis là, en ligne, pendant un temps, un extrait du roman.
Puis j’en changeais : ce n’était pas le bon.
Puis j’en re-changeais : ça n’avait pas de sens d’en extraire un morceau ainsi – l’échantillon romanesque n’a donc pas fait long feu !

Mais comme une promesse de lecture ne peut rester en l’air, voici un extrait – un qui a du sens lui, puisque c’est un texte complet, un de ces petits textes en proses qu’écrivit le poète Eugène Guillevic dans les années 30.
Un des textes du petit volume que Lucie Albertini-Guillevic et moi avons édité aux éditions Fischbacher il y a quelques années, intitulé Proses ou Boire dans le secret des grottes.

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" La nuit

– Libérez la matière – Je dis libérez la matière, la matière-lourde, compacte, souffrante, libérez – libérez les pierres, les rochers surtout, libérez l’humus entassé, les métaux (qu’ils sonnent comme des cloches d’eau), libérez les couleurs, l’enseigne du droguiste, l’eau du fleuve –

Oui la nuit, c’est à la nuit qu’on le demande –

Elle ne répond pas. Elle est étendue par là-bas à chauffer son ventre sur les prés brûlés par le soleil. Elle n’a pas le temps, elle s’occupe, on l’occupe ; elle est à l’amour, ses cuisses sont toutes mouillées, vous entendez, elle geint, elle dit : “Oui, arbre, oui, montagne, oui, vert, oui, brun, oui, fleuve, oui, pylônes, en moi, oui, heureuse amour, ah – ah – bien – bien.”

Vous voyez… elle est toute parcourue de frissons, elle est toute possédée de l’humidité et du rythme. Elle est comme les arbres des forêts le soir, en été. Elle s’est quittée. Demain, il y aura partout sur l’herbe, les maisons, les chemins, les feuilles, les tas d’ordures, une rosée fraîche – de toute la plénitude de sa joie, de l’immense étendue de son amour – Et qui sait si ce n’est pas aussi pendant que vous l’interpellez vainement qu’elle travaille à la libération de la matière, à l’explosion permanente de vos désirs, à l’incandescence de la joie, à la délivrance de vos maladies et de vous-mêmes.

Bien sûr, il y a longtemps que cela dure, mais croyez-vous que cela puisse se faire en quelque temps, croyez-vous que l’on puisse facilement désagréger et d’un seul coup, ces milliards de tonnes et d’années de malheur – Croyez-vous qu’il suffise de vouloir pleinement une bonne fois pour réussir. Allez, il n’y a pas de miracle.

Il y a l’amour – il opère en profondeur, lentement peut-être, mais il avance –

Dormez, accouplez-vous, pénétrez-vous, humectez-vous. Pendant ce temps, le ventre de la nuit travaillera pour vous ardemment – son humidité sanctifiera vos pauvres gestes incomplets à l’ombre de sa volupté, vous entendrez peu à peu naître le mouvement qui fera éclater la prison.

Dormez, la nuit travaille, la nuit geint, la nuit aime. Que vous importe que ce ne soit pas vous, si elle élabore votre destin – la nuit depuis des milliards d’années qui se donne au jour, la nuit qui finira bien par libérer la matière. "

Eugène Guillevic - 9 août 1935.