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« Si nous nous obstinons à concevoir notre monde en termes utilitaires, des masses de gens en seront constamment réduites à devenir superflues. » Hannah Arendt
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La Nuit, tous les vieux sont gris - Intro
Introduction inédite...


Voici le texte qui aurait dû servir d’introduction au livre... et qui n’a finalement pas été publié dans l’ouvrage. Il constitue néanmoins une bonne présentation des questions qui présidèrent à son écriture.

« Les vieillards sont-ils des hommes ? À voir la manière dont notre société les traite, il est permis d’en douter. Elle admet qu’ils n’ont ni les mêmes besoins ni les mêmes droits que les autres membres de la collectivité puisqu’elle leur refuse le minimum que ceux-ci jugent nécessaire : elle les condamne délibérément à la misère, aux taudis, aux infirmités, à la solitude, au désespoir. Pour apaiser sa conscience, ses idéologues ont forgé des mythes, d’ailleurs contradictoires, qui incitent l’adulte à voir dans le vieillard non pas son semblable mais un autre. Il est le Sage vénérable qui domine de très haut ce monde terrestre. Il est un vieux fou qui radote ou extravague. Qu’on le situe au-dessus ou en dessous de notre espèce, en tout cas on l’en exile. Mais plutôt que de déguiser la réalité, on estime encore préférable de radicalement l’ignorer : la vieillesse est un secret honteux et un sujet interdit.
C’est justement pourquoi j’ai écrit ces pages. J’ai voulu décrire en vérité la condition de ces parias et la manière dont ils la vivent, j’ai voulu faire entendre leurs voix : on sera obligé de reconnaître que c’est une voix humaine. On comprendra alors que leur malheureux sort dénonce l’échec de toute notre civilisation : impossible de le concilier avec la morale humaniste que professe la classe dominante. Celle ci n’est pas seulement responsable d’une « politique de la vieillesse » qui confine à la barbarie. Elle a préfabriqué ces fins de vie désolées : elles sont l’inéluctable conséquence de l’exploitation des travailleurs, de l’atomisation de la société, de la misère d’une culture réservée à un mandarinat. Elles prouvent que tout est à reprendre dès le départ : le système mutilant qui est le nôtre doit être radicalement bouleversé. C’est pourquoi on évite si soigneusement d’aborder la question du dernier âge. C’est pourquoi il faut briser la conspiration du silence. »

Tel était le constat établi en 1970 par Simone de Beauvoir [1]. Il fait sourire aujourd’hui : tant de choses ont changé.

En sommes-nous si sûrs ? Comment expliquer la permanence du silence ? Comment expliquer qu’actuellement, plus d’un vieux sur deux soit socialement isolé, plus d’un vieux sur cinq soit régulièrement maltraité ? Pour comprendre, il faudrait voir et entendre. Il n’y a jamais eu autant de personnes pour écrire ou déplorer qu’il y ait de plus en plus de vieux dans la population, et jamais aussi peu de vieux parmi nous, dans les lieux publics ou dans leurs familles.

Où sont les personnes âgées, du troisième âge, du quatrième âge, les seniors, les aînés… bref, les vieux, qui ont aussi perdu leur nom ? Comment vont-ils ? Comment vivent-ils ?

Les réponses sont rares. À l’exception de quelques ethnologues, sociologues et psychologues isolés, les sciences humaines et les intellectuels se désintéressent de ces questions. L’essentiel des savoirs dont nous disposons ont pour objet d’étude, non les vieux, mais leur corps et ses maladies.

S’interroger sur la vieillesse aujourd’hui, comme Simone de Beauvoir le fit il y a un peu plus de trente ans, c’est d’abord remarquer qu’il est un point sur lequel son constat n’est plus valable : aucun idéologue ne prétend désormais, même pour apaiser notre conscience, que les vieux puissent être de vénérables sages.

La nuit, tous les vieux sont gris. C’est dire bien entendu qu’ils ne le sont pas, que seul notre regard, plein de stéréotypes et d’idées reçues, nous les fait voir identiques : tous seniors puis tous séniles. Tous gais retraités puis tous réactionnaires, passifs, radins et radoteurs. Marqués par la dépendance, les troubles du comportement, les détériorations et déficits en tous genres. Et par l’« Alzheimer », cette étrange maladie qui, malgré l’idée commune, n’est pas une maladie génétique. Nous ne sommes même pas certains que sa véritable cause soit organique.

Il est nécessaire de porter un regard critique sur notre regard. C’est lui qui détermine les choix que notre société propose à ses vieux : absence de rôle social, aides complexes et chaotiques, médecine gériatrique presque inexistante, institutions pas assez nombreuses et souvent inadaptées, maltraitances en tous genres. C’est lui qui induit en réaction le comportement de certains vieux : pourquoi sont-ils si nombreux à se suicider, à perdre la mémoire, à devenir dépressifs ou déments ?

Comprendre ce qui advient lorsqu’on vieillit, ce qui permet de passer le cap parfois difficile de cette « mort sociale » à laquelle conduit fréquemment l’entrée dans la vieillesse, c’est d’abord entendre et faire entendre la parole des vieux. Ils nous disent qu’il est possible, moyennant certains aménagements, de bien vieillir. Dans son corps mais surtout dans son esprit. Ils nous disent aussi que cette possibilité n’est pas offerte à tous. Si les progrès de la science donnent plus de temps de vie aux corps des vieux, il n’est pas sûr que notre société offre à leurs esprits beaucoup de raisons de vivre longtemps. Les vieux nous posent la question : les voulons-nous vraiment vivants ?

« Ne pas s’affliger, ne pas rire, ne pas détester, mais comprendre [2]. » Nous espérons que le lecteur partagera cette attitude, ce « point de vue moral [qui] se ramène à l’obligation de ne reculer devant aucun effort pour se mettre à la place d’autrui, avec toute la rigueur d’observation sympathisante dont l’homme est capable, puis de reconsidérer sa propre position à la lumière de cette expérience, avant d’agir enfin » [3].

 

[1] Simone de Beauvoir, La Vieillesse. Paris : Gallimard, 1970.

[2] Baruch Spinoza, cité par Pierre Bourdieu, qui ajoutait : « Il ne servirait à rien que le sociologue fasse sien le précepte spinoziste s’il n’était pas capable de donner aussi les moyens de le respecter. Or, comment donner les moyens de comprendre, c’est-à-dire de prendre les gens comme ils sont, sinon en offrant les instruments nécessaires pour les appréhender comme nécessaires, pour les nécessiter, en les rapportant méthodiquement aux causes et aux raisons qu’ils ont d’être ce qu’ils sont. » (Pierre Bourdieu (dir.), La Misère du monde. Paris : Seuil, 1993.)

[3] Alexander & Margarete Mitscherlich, Le Deuil impossible : les fondements du comportement collectif, Payot, 1972.