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Sur la maltraitance.
Tentative pour essayer d’y voir plus clair au sujet de cette notion fourre-tout...

Couverture Silence, on frappe

Texte publié dans le livre collectif Silence, on frappe… De la maltraitance à la bientraitance des personnes âgées (éditions Animagine, 2004).

Texte disponible en format pdf.

Début du texte :

« Mal-traitance »

Des contraintes et des limites, nous en vivons tous quotidiennement. Elles imposent à notre liberté de s’arrêter où commence celle d’autrui ; elles déterminent les règles de la vie en société et en collectivité ; elles nous donnent des droits mais également des devoirs et empêchent normalement les animaux sociaux que nous sommes de se conduire sauvagement dans le seul but de satisfaire, au mépris des autres, leurs seuls plaisirs et désirs. Il n’est sans doute pas inutile de rappeler que la contrainte et la frustration, tant qu’elles restent dans les limites du pacte social, font partie de la réalité de toute vie.

Des contraintes, limites et frustrations, les vieux en vivent de nombreuses. Parce qu’ils doivent faire face, en vieillissant, à des changements qui les obligent à faire le deuil d’une certaine forme de toute-puissance physique et psychique, de certains rôles sociaux, d’une image de soi conforme aux modèles esthétiques du moment.

Mal-aimés d’une société adolescentophile aussi angoissée par son propre vieillissement qu’obsédée par l’efficacité, la vitesse et la rentabilité, les vieux portent également les stigmates qu’elle leur inflige. Ceux-ci rendent difficile la préparation et le vécu de cette étape de leur vie qu’on leur dépeint presque systématiquement comme synonyme de déchéance et d’inutilité.

Les vieux subissent enfin les conséquences conjuguées d’une indifférence collective, d’un manque de volonté politique et d’une idéologie libérale qui ont conduit notre pays à être incapable de proposer à tous ceux qui en ont besoin de bonnes conditions de vie, d’aide ou de soin. Une longue histoire d’ignorance des spécificités du vieillissement et des personnes âgées rend de surcroît nombre d’aides et de soins peu efficaces, quand ils ne sont pas nuisibles.

Les vieux sont donc, globalement, mal traités. C’est-à-dire qu’ils ne sont pas traités comme pourrait le faire une société riche, censée respecter le triple principe qui l’a fondée : de liberté, qui garantit que la tyrannie imposée ne se substitue pas aux contraintes nécessaires ; d’égalité, qui garantit la compensation sociale des inégalités naturelles ; de fraternité, qui garantit à ceux qui peuvent le moins le soutien de ceux qui peuvent le plus.

Cette « mal-traitance »-là, nous en subissons tous les conséquences : à cause d’elle, certains individus vieillissants sont exclus du monde du travail ; à cause d’elle, la perspective de la vieillesse effraie au point de conduire parfois au rejet de soi-même ; à cause d’elle, de nombreux services et établissements ne possèdent pas les moyens nécessaires pour répondre convenablement aux besoins.

Cette « mal-traitance »-là, nous en subissons tous les conséquences, mais n’oublions jamais que ceux d’entre nous qui, en raison de leur âge, de handicaps, de maladies, de traumatismes, etc., vivent dans un état de fragilité ou de vulnérabilité, la subissent encore plus fortement – parce qu’ils n’ont ni la même capacité de défense que les autres, ni la même force de résistance, ni le même pouvoir de résilience.

Pour eux, cette « mal-traitance »-là, si nous n’y prenons garde, est un considérable facteur de risque de maltraitance. C’est pourquoi il est important, face à cette « mal-traitance » qui nous touche tous, d’en partager la connaissance et le vécu. Chacun d’entre nous, qu’il soit malade ou non, résident d’une maison de retraite, fils ou fille d’un résident, soignant ou intervenant, est capable de comprendre que certaines contraintes – humaines, budgétaires, matérielles – ne permettent pas toujours de réaliser le soin parfait dans un environnement humain et matériel parfait. Le savoir, ce n’est pas admettre et se soumettre : c’est distinguer le réel de l’idéal, c’est, dans le réel, distinguer le tolérable de l’inacceptable . Partager ce savoir, c’est créer la force commune pour tenter de changer la situation. C’est également permettre à l’acte de soin de se réaliser le moins mal possible, parce qu’à ces contraintes ne s’ajouteront pas la frustration du soignant, le ressentiment de la famille, l’incompréhension du patient.

Frontières

Nous touchons peut-être là l’une des frontières qui séparent la « mal-traitance » de la maltraitance. Prenons le manque de personnels (explication – voire excuse – à de nombreux actes maltraitants) : un nombre réellement insuffisant de personnels conduit par exemple un soignant à mettre une couche à une vieille personne continente. Est-il « mal-traitant » ou maltraitant ?

Où placer la frontière ? La notion de partage que nous avons évoquée apporte peut-être une piste de réponse. Si le soignant qui accomplit cet acte le fait silencieusement, en ne fournissant à la personne aucune explication, en lui donnant une explication mensongère (« Si vous allez aux toilettes, vous allez tomber ! »), ou en lui intimant l’ordre de faire dans sa couche, il se place du côté de la maltraitance. S’il accomplit cet acte en expliquant à la personne qu’il sait bien qu’elle n’est pas incontinente mais que, malheureusement, il ne pourra probablement pas être disponible pour l’accompagner aux toilettes au moment où elle le souhaitera, etc., il reste peut-être du côté d’une « mal-traitance » qu’il ne peut éviter. Parce qu’il partage avec la personne le fait de subir des contraintes, car ils en subissent tous les deux, au lieu de reproduire sur elle, grossier de sa propre impuissance, la « mal-traitance » professionnelle qu’il subit.

Soulignons néanmoins que la prolongation dans le temps de cette pratique, par ce soignant, son équipe, son établissement, sous le regard des familles, etc., parce qu’elle revient à ne pas lutter pour qu’elle cesse, à transformer un bricolage en norme, à inscrire cette pratique dans l’ordre naturel des choses, devient une maltraitance. Et l’on sait à quel point, dans nos institutions, nombreuses sont ainsi les maltraitances qui ne sont que des solutions d’urgence ou des arrangements temporaires enkystées et normalisées, que plus personne ne perçoit donc comme telles.

Précisons également que le partage n’est pas une solution, encore moins une acceptation. Mais tant que ces contraintes existeront, car elles ne disparaîtront pas immédiatement, il permet peut-être de ne pas transformer une situation de « mal-traitance » en un acte de maltraitance. Car, et nous y reviendrons, la position qu’occupe le vieux résident par rapport au soignant n’est pas la même que celle qu’occupe le soignant par rapport à l’institution et à la société. Là où le soignant est « mal-traité » dans son travail et son rôle, le vieux est maltraité dans son corps et dans son esprit. Là où le soignant vit une situation professionnelle difficile, le vieux endure une situation de vie difficile. Là où l’un risque le découragement, l’autre risque le désespoir. Là où l’un peut en arriver à désirer quitter son travail, l’autre peut en arriver à désirer quitter la vie. Là où l’un peut toujours, par son énergie, son courage, grâce à ses collègues, ses amis, sa famille, partager le poids des difficultés, l’autre est le plus souvent seul. Là où l’un risque d’abord de reporter sur le résident la violence qu’il subit, l’autre risque surtout de reproduire sur lui-même la violence qu’on lui fait subir.

Ne serait-ce pas alors aussi la difficulté, comme la noblesse, du métier de soignant, quand ses conditions de travail sont difficiles, de tout faire pour que le résident en subisse le moins possible les conséquences ?

Cette frontière entre « maltraitance » et « mal-traitance » n’est pas très loin de celle, évoquée dans ce livre, qui sépare la force de la violence, la contrainte de la tyrannie . Il existe des situations où l’état d’une personne, qu’elle ait 3 ans ou 85 ans, implique le recours à la force (entendue comme puissance physique, intellectuelle ou morale) ou à la contrainte, c’est-à-dire à une puissance et à une forme de pression nécessaires pour accomplir un soin. Mais précisons : ce recours n’est légitime que si le soin obéit à une nécessité et si tout a été entrepris pour informer la personne du sens du soin et pour négocier ce soin avec elle. Sinon, en effet, la force se transforme en violence (historiquement, « abus de la force ») et la contrainte en tyrannie (« abus de pouvoir »).

Dans certaines situations, y compris de soin, chacun d’entre nous accepte de prendre appui, pour se remettre ou se soigner, sur la force d’un autre. Comme chaque parent accepte d’utiliser sa force pour fortifier son enfant. Mais il suffit parfois de peu de choses, une trop longue absence de force, un trop violent excès de force, pour détruire. Où situer la frontière ?

Pour le savoir, il faudrait délimiter un peu ce territoire qu’elle est censé entourer, autrement dit essayer de comprendre ce que recouvre ce terme de « maltraitance » que j’ai d’abord employé, comme la quasi totalité de ceux qui l’emploient depuis sa création, sans chercher à le définir…
Car il faut bien avouer que la « maltraitance » figure en haute place sur le podium de ces mots que nous utilisons couramment mais dont la définition se dérobe dès qu’on nous la demande. Pourtant, nous l’appliquons très aisément sur certains actes. Mais, malheureusement, pas sur les mêmes.

Pour l’un, c’est un soignant qui frappe un résident, pour l’autre, c’est un soignant qui tutoie un résident ; pour l’un, c’est aussi un résident qui insulte un soignant, pour l’autre, un soignant qui en frappe un autre ; pour l’un, elle est exceptionnelle ; pour l’autre, elle est partout ; pour l’un elle ne doit pas sortir de l’institution ou de la famille ; pour l’autre elle est du seul ressort de la justice…

Maltraitance

Sans doute est-il nécessaire, pour éviter que la notion, à tout vouloir dire, finisse par ne plus rien dire du tout, d’en restreindre l’usage à un certain type d’actes ou de situations. Quelques exemples nous aiderons à les déterminer.
(...)

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