jerpel.fr
le site de Jérôme Pellissier
« Si nous nous obstinons à concevoir notre monde en termes utilitaires, des masses de gens en seront constamment réduites à devenir superflues. » Hannah Arendt
Accueil du siteLa Guerre des âgesNouvelles du front
Ici, on ne brûle pas les livres, on se contente de les jeter
Disparition prévisible du fonds documentaire de la FNG

En France, pays de libertés toujours prompt à accuser les autres de ne pas les respecter, on ne brûle pas les livres en place publique. C’est heureux. En revanche, ce qui est moins heureux, tout aussi dramatique et beaucoup plus hypocrite : on se contente de les laisser partir à la décharge, où ils seront certainement brûlés...

C’est ainsi que, sauf solution rapide, tout le fonds documentaire de la Fondation Nationale de Gérontologie (dissoute par l’actuel gouvernement, vous savez bien, celui qui veut "adapter la société au vieillissement") va être détruit.

France, XVe siècle. Des religieux qui brûlent des livres.

A travers ce nouvel épisode, on mesure quelle est la véritable importance que nos "responsables" politiques prêtent aux questions liées au vieillissement et à la vieillesse et accordent à la recherche. Il faut dire que désormais, comme il leur suffit de rapports bâclés, à la Broussy, sous-marins des lobbies de la silver-economie, pour agir et ne pas agir, à quoi bon un "fonds documentaire", des livres, des recherches, des travaux universitaires, etc.

Des livres ! Comme si, pour continuer à ne pas penser, on avait besoin de livres !

France, XXIe siècle. Une ministre qui laisse brûler les livres.

Les détails de cet autodafé prévisible, dans ce courrier d’alerte de la sociologue Anne-Marie Guillemard :

" L’unique fonds documentaire pluridisciplinaire sur le vieillissement existant en France est en voie de disparition. La Fondation Nationale de Gérontologie (FNG) a cessé de le gérer fin 2013, et elle vient d’être liquidée sans que ce fonds ait trouvé un repreneur. Jadis financé par la FNG, l’immeuble de l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris où il reste stocké sera démoli dans quelques mois.

Si aucune solution n’est concrétisée, disparaitront alors 2 829 mémoires, 1 035 thèses, 7 951 ouvrages, 5 031 numéros spéciaux de revues (300 titres) et autres fascicules, 160 actes de congrès publiés dans une revue, 2 567 communications à des congrès, 6 470 rapports et brochures divers, 600 dossiers thématiques, une médiathèque unique en France de 1 430 références – 712 mètres linéaires.

Des millions d’euros de deniers publics ont été consacrés pendant quarante ans à constituer ce fonds et y accueillir chercheurs, formateurs et étudiants de tous pays. Quelque 200 000 euros sur quelques années suffiraient à assurer sa modernisation, sa valorisation et sa transformation en un système d’information performant sur le vieillissement adapté aux besoins des chercheurs comme des professionnels ainsi qu’aux impératifs de formation et d’enseignement, à l’aune de ce qui existe chez nos voisins européens.

Ce fonds est unique au monde en ce qu’il rassemble tous les travaux de recherche français menés depuis les années soixante en gérontologie sociale. Il a bénéficié en outre de dons de fonds privés provenant des pionniers de la gérontologie en France, notamment le Professeur Michel Philibert La disparition de ce fonds équivaudrait à renoncer à l’effort de promotion et de valorisation de la recherche francophone et à renforcer la prééminence des travaux anglo-saxons dans ce domaine. Le site web de la FNG qui permettait l’accès aux bases de données n’est plus maintenu depuis mai 2014.

Depuis deux ans, à l’annonce de la cessation d’activité de la Fondation nationale de Gérontologie, la communauté des chercheurs en sciences sociales et des enseignants et formateurs travaillant sur les questions de vieillissement s’est mobilisée pour la sauvegarde de ce fonds. Deux rapports ont été établis sur ce sujet et remis aux Ministères concernés : Affaires sociales et Recherche au cours de l’année 2014.

La solution de reprise la plus prometteuse serait l’intégration à terme du fonds au Grand Ensemble Documentaire du futur Campus Condorcet. Mais cela ne pourrait se concrétiser que dans plusieurs années, pendant lesquelles la sécurité et la maintenance du fonds devront être assurées ainsi que sa modernisation. Quelques réunions communes ont eu lieu avec les ministères chargés de la Recherche ainsi que des Affaires sociales, mais aucune des pistes avancées n’a été durablement explorée. Des établissements publics d’enseignement et de recherche se rencontreront fin janvier 2015 à ce sujet pour bâtir un projet partenarial de reprise, mais aucun financement n’est en vue, ni locaux susceptibles d’accueillir en urgence le fonds alors qu’il ne reste que trois mois au plus pour trouver une solution.

L’héritage de Pierre Laroque, fondateur de la Sécurité sociale comme de la FNG, est ainsi à l’abandon. L’absence d’action des tutelles renforce le récent constat de l’IGAS, selon lequel les plans « solidarité-grand âge » et Alzheimer ont, malgré des progrès, été insuffisants en matière de recherche et de formation universitaire. Elle trouve un écho dans le report à 2016 du projet de loi sur le vieillissement.

La communauté des chercheurs en sciences humaines et sociales, largement mobilisée, a vainement œuvré pour éclairer la recherche de solutions. Elle alerte à nouveau les ministères chargés des affaires sociales, de la santé, de l’enseignement supérieur et de la recherche sur l’urgence d’une solution et d’un financement appropriés."

Contact : Professeur Anne-Marie Guillemard - amg@ehess.fr