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« Si nous nous obstinons à concevoir notre monde en termes utilitaires, des masses de gens en seront constamment réduites à devenir superflues. » Hannah Arendt
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Loi d’adaptation de la société au vieillissement :
Le nul est-il mieux que le rien ?

Après des années d’attente, ça y est : l’Assemblée nationale a adopté le 17 septembre le projet de loi dit « sur l’adaptation de la société au vieillissement ».

Des années d’attente où les préparateurs de cette loi oscillaient entre grandes annonces (on allait voir ce qu’on allait voir, cette loi allait enfin nous faire rattraper nos 50 ans de retard, etc.) et discrets recadrages (à voix plus basse en effet, de mois en mois, réduisant les grandes annonces, abandonnant les promesses, précisant que ce ne serait plus un 5e risque, qu’il n’y aurait pas d’argent donc pas de réelle réforme, etc.).

Mais revenons au sujet de la loi. Adapter la société au vieillissement : une ambition à la hauteur des enjeux. Car ce qui domine, actuellement, c’est bien l’inadaptation : une société dont la population a considérablement changé depuis un demi-siècle et qui depuis un demi-siècle regarde ces bouleversements avec une sorte de sidération, sans quasiment rien faire.

Rappelons seulement deux réalités, à peine pensables il y a cinquante ans :

L’existence, désormais, de très nombreuses personnes qui sont à la fois à la retraite et en bonne santé. [1] Une nouvelle étape de vie. Face à laquelle des politiques, une société, encore habitués à renvoyer les retraités dans la vieillesse [2]... Et qui généralement ne proposent comme horizon socio-culturel à ces « seniors » que des ateliers mémoire pour prévenir l’Alzheimer ou des ateliers équilibre pour prévenir les chutes… (Voir à ce sujet cet article sur le "Rapport Broussy".)

Une nouvelle étape de vie qui impliquerait de repenser radicalement la sacro-sainte trinité « formation/travail/retraite » et de tenir compte des pratiques de très nombreux retraités qui, d’associations en mairies, tiennent à bout de bras le tissus social du pays. Au lieu de quoi, la loi (qui évoque le vieillissement mais en fait ne s’intéresse qu’à la vieillesse – il n’y a que les vieux qui vieillissent, c’est bien connu) ne prévoit que quelques mesurettes aussi ambitieuses que la création d’un « volontariat civique senior » pour « valoriser l’engagement bénévole des personnes âgées » par « la remise d’un certificat en préfecture ». On ne sait si l’Etat offrira aussi, à ceux qui s’engagent bien souvent parce que lui se désengage, des médailles en chocolat.

Deuxième réalité, inédite dans l’histoire de nos pays : l’existence de nombreuses personnes qui vivent de nombreuses années (alors qu’on en mourait vite autrefois) avec des maladies chroniques et/ou invalidantes (cancer, diabète, maladies neurologiques — dont la maladie d’Alzheimer et les maladies apparentées), en situation de handicap, ayant besoin d’être aidées. Parmi ces personnes, évidemment, des personnes âgée [3].

Qui souffrent d’abord d’être victimes d’un système discriminatoire que le P.S., rappelez-vous, s’était engagé à supprimer (en créant un « 5e risque »), conformément à ce que demandait une loi de 2005 [4], et qui sépare les personnes handicapées de moins de 60 ans (dispositif d’aide : la PCH, qui finance à hauteur des besoins) des personnes handicapées de plus de 60 ans, dites « personnes âgées dépendantes » (dispositif d’aide : l’APA, qui finance, quels que soient les besoins, au maximum environ trois heures d’aide par jour). Cette discrimination n’est pas supprimée par la loi qui vient d’être votée qui maintient donc, à handicap équivalent, l’inégalité de traitement en fonction de l’âge de la personne handicapée.

Des personnes qui souffrent ensuite de ce dispositif réservé aux « vieux handicapés » qui brille par ses manques, ses insuffisances et son incapacité à répondre convenablement aux besoins. A cela, la loi qui vient d’être votée ne change quasiment rien.

Quelques exemples :

Actuellement, toutes les personnes âgées, pauvres et handicapées ayant besoin d’être aidées et soignées cinq ou dix ou quinze heures par jour… ne le sont pas ou le sont par des proches. A toutes ces personnes, qu’est-ce que la loi propose ? D’être traitées avec égalité, c’est-à-dire d’être aidées de la même manière que des personnes handicapées plus jeunes, à hauteur de leurs besoins ? Non. Un relèvement du plafond qui, pour les personnes les plus handicapées (celles qui ont souvent besoin d’être aidées plus de dix heures par jour), fera passer les heures d’aide par jour de trois à quatre environ…

[Pour une mesure précise, chiffres à l’appui, du très peu que cette loi va changer, on lire avec profit l’article de Bernard Ennuyer : De l’utilité des mathématiques pour apprécier les promesses gouvernementales !]

Besoin de vivre dans une maison de retraite ? Coût moyen : entre 2200 et 2800 euros par mois. Moyenne des retraites : 1100 euros (et cette moyenne cache celle des femmes, bien plus basse). Sur ce volet-là, rien dans la nouvelle loi. Et donc la persistance de ces situations de personnes ayant besoin d’être soignées et aidées dans des établissements et, faute de moyens, restant sous-soignées et sous-aidées à domicile.

La loi annonce la prise en compte des « aidants ». Les « aidants » : ces femmes, ces maris, de personnes âgées handicapées, ou ayant des maladies comme la maladie d’Alzheimer, qui les aident en général 24h sur 24, sans le plus souvent être elles-mêmes aidées. Des situations d’épuisement telles, sur des années, que ces aidants meurent très souvent avant ceux qu’ils aident ! Qu’est-ce que la loi leur propose, qui affirme « instaurer enfin le droit au répit » : une aide annuelle de 500 euros pour, par exemple, « partir une semaine en vacances » !

Précisons pour finir que les mesurettes que nous venons d’évoquer sont les mesures phares, et fortes, de la loi. Une loi qui contient une autre particularité : elle sera financée par la CASA, qui est une taxe sur les retraites. Autrement dit, ce sont les seuls retraités qui vont payer pour les dépenses liées aux maladies chroniques et aux handicaps des personnes de plus de 60 ans. A quand une taxe sur les allocations de chômage pour financer les aides et soins des chômeurs malades et/ou handicapés ? Ou une taxe sur les salaires des femmes de moins de 50 ans pour financer les maternités ? A petits coups de CASA, c’est le principe même du financement des risques sociaux par l’ensemble de la communauté qui est dégradé.

Les arguments avancés pour justifier que la montage accouche d’une souris, et qu’une réformette soit l’aboutissement d’une « loi d’adaptation de la société » ? Le premier est habituel : pas assez d’argent pour faire mieux. Pensez : il faudrait au moins 4 ou 5 milliards [5] pour que les vieux malades et/ou handicapées soient, en France, correctement aidés et soignés ! Mais où diable trouverait-on une telle somme quand on ne trouve que 60 milliards pour aider et soigner la « compétitivité des entreprises »… ?!?

Deuxième argument, celui de la secrétaire d’Etat aux Personnes âgées, Laurence Rossignol, affirmant ce 17 septembre que « mieux, c’est toujours plus que rien ».

Implacable comme un slogan de lessive. Mais est-ce vraiment du mieux que ces quelques euros en plus quand le reste est un ratage historique et confirme le maintien d’un système discriminatoire ? Est-ce vraiment du mieux, ces quelques euros en plus, cette « heure d’aide », cette « semaine de vacances », quand les gens qui vivent ces situations sont en permanence au bord du gouffre, de la misère sanitaire et sociale ? A quel moment l’écart entre les réels besoins et ces fausses réponses est-il tellement important que parler de « mieux » à ces gens-là est une insulte ? Et une imposture de faire passer pour de la solidarité ce qui n’est qu’une forme de charité.

Je ne suis pas sûr que ce mieux-là soit vraiment « plus que rien ». Et pas sûr que, politiquement, la nullité de cette loi soit vraiment mieux que le vide.

Cela dit, ne reprochons pas trop vite au seul P.S. cette sous-réforme. Elle ne fait que refléter l’indifférence, voire le mépris, de l’ensemble de notre culture (il y a eu « plus » d’articles dans la presse ces derniers jours sur la sortie de l’iphone 6 que sur cette adaptation de la société au vieillissement [6]) pour ces êtres qui ont l’indécence de cumuler les tares : femmes, retraitées, vieilles, handicapées.

 
Post Scriptum :
Une autre version, plus synthétique, de cet article, a été publiée dans le n°1320 (25 septembre) de (l’excellent) Politis.

[1] Cette réalité ne doit pas masquer qu’un tiers encore des Français, notamment à cause de leurs conditions de vie et de travail, meurent avant la vieillesse.

[2] Il faudrait nuancer, l’âge de 60 ans étant à la fois considéré comme marqueur d’entrée dans la vieillesse quand il s’agit de séparer les « personnes handicapées » des « personnes âgées dépendantes » et comme très éloigné de la vieillesse quand il s’agit de promouvoir la retraite à 75 ans ! Comme l’écrivait Bourdieu : « « L’âge est une donnée biologique socialement manipulable et manipulée. » Voir notamment à ce sujet l’article : http://www.monde-diplomatique.fr/2013/06/PELLISSIER/49157

[3] Contrairement aux idées reçues, ces situations ne concernent pas que les vieux, et tous les vieux ne sont pas handicapés. Seuls 17 % des plus de 75 ans, par exemple, perçoivent l’allocation personnalisée d’autonomie (APA).

[4] La loi du 11 février 2005 « pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées » précisait : « Dans un délai maximum de cinq ans, les dispositions de la présente loi opérant une distinction entre les personnes handicapées en fonction de critères d’âge en matière de compensation du handicap et de prise en charge des frais d’hébergement en établissements sociaux et médico-sociaux seront supprimées. »

[5] C’est environ le montant des réductions fiscales et sociales dont bénéficient les 10% les plus aisés des Français utilisateurs des services à la personne… Cf. Etude Dares, août 2014.

[6] Si l’on interroge « google actualités », en cette fin de semaine du 15-21 septembre, la requête sur la loi votée le 17 septembre renvoie à 2 150 résultats dans les médias, celle sur la sortie de l’iphone 6 le 19 septembre à plus de 20 millions !