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Peut-on célébrer Jaurès ? Oui, mais pas n’importe comment…

Depuis www.jaures.eu :

Il existe de nombreuses manières, en ce centenaire de l’assassinat de Jaurès, de lui rendre hommage.

Il y a les hommages forcés, les « centenaire oblige », les « y faut quand même bien en causer parce que la municipalité est PS » ou « parce qu’il y a une avenue à son nom entre le boulevard Clemenceau et la place Poincaré ». En général, là, il ne se passe strictement rien, l’hommage se bornant à la lecture un peu poussive de l’article du dictionnaire et à deux trois citations in-dis-pen-sables sur le courage qui :

dans les villes PS et fidèles à leur maître consistera surtout à « supporter sans fléchir les épreuves que prodigue la vie » (Jaurès cité par François Hollande)

dans les villes UMP et fidèles à leur maître consistera essentiellement à « choisir un métier et le bien faire » (Jaurès cité par Nicolas Sarkozy).

Il y a les intéressés.

Sous catégorie des blasés. Ces politiques tellement désespérés d’eux-mêmes, tellement pauvres, en convictions ou en intégrité, qu’ils ne comptent plus que sur les « Grands Hommes » pour redorer un peu, aux yeux de leurs électeurs, leur blason terni. Ceux-là, habituellement aplatis sur la mer d’huile de leur action et de leur pensée politiques, tentent ainsi, quelques fois par an, de monter sur les épaules, de Jaurès l’été, de de Gaule l’hiver, pour voir, quelques instants, le monde de plus haut.

Sous-catégorie des braconniers. Ceux qui ne poursuivent qu’un seul but : non pas montrer qu’il y a un peu de Jaurès en eux, mais nous convaincre que Jaurès, déjà, pensait comme eux. Ceux là, selon ce qu’ils défendent, vous découperont Jaurès pour n’en garder que la part qui leur ressemble, ou ne déformeront Jaurès que pour faire croire qu’une part de lui les annonçait.

Ceux-là se reconnaissent facilement : ils sont plein de certitudes sur ce que Jaurès aurait dit ou aurait fait.

On aura donc des partisans de tout ce que Jaurès combattait et détestait, de la haine des différents, du mépris pour les faibles, du capitalisme, de la concurrence et de la guerre, du mensonge et de la raison d’état, des diplomaties occultes et des marchands d’armes, etc., qui nous expliqueront que Jaurès « aurait marché sur Berlin » ou qu’il « aurait voté Front National » ou qu’il « aurait dit Oui au référendum sur l’Europe » ou qu’il aurait « approuvé le pacte de responsabilité du gouvernement ». A l’infini de tout ce qu’on peut faire dire ou faire à quelqu’un sans lui…

On verra aussi ceux, de quelque couleur politique qu’ils soient, qui ne parlent jamais du Jaurès amoureux de ce que trouvent et font les gens par eux-mêmes, de leurs ressources, de leur liberté, de leur autonomie, des formes même imparfaites, même sauvages, mêmes balbutiantes, qu’on dira ici « coopératistes » ou « associatives » pour faire simple, à travers lesquelles ces hommes s’organisent eux-mêmes, sans maître à penser ou à agir.

On verra enfin ceux (qui cette année nous transforment la commémoration de la Guerre de 14 en une célébration qui témoigne de ce qu’ils replongeraient leurs concitoyens dans les mêmes propagandes et les mêmes boucheries, et qu’ils re-fusilleraient allègrement pour l’exemple) en sont presque désormais à nous dépeindre un Jaurès ennemi farouche des pacifistes. Lui qui s’écriait en 1912 : « Mais quelle chose extraordinaire ! Tous les gouvernements de l’Europe répètent : cette guerre serait un crime et une folie. Et les mêmes gouvernements diront peut-être dans quelques semaines à des millions d’hommes : c’est votre devoir d’entrer dans ce crime et dans cette folie. Et si ces hommes protestent, s’ils essaient d’un bout à l’autre de l’Europe de briser cette chaîne horrible, on les appellera des scélérats et des traîtres et on aiguisera contre eux tous les châtiments. »

Il y a aussi, heureusement, les hommages de tous ceux qui aiment Jaurès.

Mais l’amour ne garantit rien. Car l’amour déforme aussi – et pas qu’un peu. Nombreux en effet sont ceux d’entre nous qui aiment réellement, sincèrement, une part de la pensée de Jaurès mais… occultent les autres, celles qui (in)consciemment ne les arrangent pas.

Ceux qui célébreront le Jaurès patriote mais tairont ce même patriote affirmant que la patrie « n’est et ne reste légitime que dans la mesure où elle garantit le droit individuel. Le jour où un seul individu humain trouverait, hors de l’idée de patrie, des garanties supérieures pour son droit, pour sa liberté, pour son développement, ce jour-là l’idée de patrie serait morte… ». Et ceux qui tairont le premier pour ne célébrer que le second.

Ceux qui célébreront le Jaurès « penseur » de la guerre et de la défense de la France attaquée mais qui passeront sous silence le Jaurès haïssant l’essence même de la guerre, cette « lutte universelle pour la vie » qui est au coeur du capitalisme et qui toujours « aboutit à la lutte universelle sur les champs de bataille ». Et ceux qui feront l’inverse…

Ceux qui célébreront le Jaurès qui rappelle que « le christianisme dans la société actuelle n’est qu’une organisation théocratique au service de l’iniquité sociale » mais tairont celui qui ne cesse de se demander « quand les travailleurs auront obtenu ce qu’ils désirent matériellement, quelle sera leur vie intérieure », celui qui croit « que l’homme a une vocation naturelle à l’infini ». Et…

Ceux qui célébreront le Jaurès réformiste mais surtout pas celui qui explique que les réformes doivent impérativement servir à « faire éclater les cadres du capitalisme » et mener, dans une forme compatible avec la République, à la révolution…

Ceux qui célébreront le Jaurès révolutionnaire, grand lecteur de Marx, celui qui oeuvre sans cesse pour la fin de cette « lutte incessante entre la classe qui détient tout et la classe dépouillée de tout », mais tairont le Jaurès pour qui toute dictature, fut-elle du prolétariat, écrase en se réalisant la liberté et l’autonomie d’une grande partie de ceux qu’elle prétend libérer.

Etc.

Maintenant que nous avons allègrement critiqué toutes ces manières de mal célébrer Jaurès, reste le plus difficile : comment se dépatouiller mieux ? Comment tenter de célébrer Jaurès de façon un peu jauressienne ?

Un beau défi. Pour lequel ni miracle, ni recette, ni leçon.

Simplement tenter de le faire :

- en donnant à entendre, à travers la voix de Jaurès, toutes les voix de Jaurès. Le montrer « rallumant tous les soleils », et pas qu’un seul.

- en le faisant notamment à travers le théâtre.

Ce théâtre dont Jaurès nous disait que nous pouvons en faire un « moyen de lutte sociale, [un] moyen de hâter la décomposition d’une société donnée, et de préparer l’avènement d’une société nouvelle », ce théâtre où nous trouverons « la révolte, l’avertissement de ceux qui souffrent et qui signifient à la société d’aujourd’hui que l’heure de l’iniquité devra bientôt passer. »

- en le faisant surtout tous ensemble, sans prévoir trop comment nous le ferons, mais en faisant le pari que nous pouvons le faire dans l’esprit du dialogue, du débat, de la fête – une fête qui chez Jaurès était toujours celle de l’intelligence en mouvement, y compris combattante, mais jamais insultante.

Ainsi, nous vous invitons à venir célébrer Jaurès, un Jaurès vivant, autour de la pièce et d’un certain nombre de rencontres-débats (le programme détaillé sur la page du site www.jaures.eu consacrée à l’actualité du spectacle), au Théâtre de l’Epée de bois (Cartoucherie), durant ce mois de novembre 2014.

Il y aura donc du théâtre, pour faire entendre sa voix, et en écho d’autres voix (celle de Péguy notamment) ; mais aussi, donc, avec des historiens, des sociologues, des journalistes, des débats et réflexions autour des thèmes chers à Jaurès – de la laïcité, du socialisme (au sens jauressien du terme), du colonialisme, de la presse libre, du pacifisme, et même de cette « année Jaurès » et des enjeux politiques et historiques qu’elle révèle. Et puis, bien sûr, comme toujours à l’Epée de bois, avant ou après la pièce, des discussions, informelles, autour d’un verre ou d’un dîner.

A très bientôt…