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« Si nous nous obstinons à concevoir notre monde en termes utilitaires, des masses de gens en seront constamment réduites à devenir superflues. » Hannah Arendt
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Les retraités sont-ils un atout pour le pays ?
Réponse brève à une question posée par l’Humanité

Dans l’Humanité, ce 5 Juillet 2013, une brève réponse à la question que me pose le journal : "Les retraités sont-ils un atout pour le pays ?"

Je ne suis pas sûr qu’il soit possible de répondre à cette question, comme à toute autre question s’interrogeant sur «  les retraités  » [1]. Il s’agit en effet d’une catégorie qui risque de nous piéger car elle nous semble dire beaucoup, or elle n’a pas grand sens.

Habituellement, de qui parle-t-on, ou croit-on parler, quand on parle «  des retraités  »  ? De toutes les personnes qui ont pour point commun d’avoir cessé de travailler sous une forme de travail rémunéré et officiellement reconnu. Ou d’avoir cessé de ne pas arriver à trouver de travail  : les plus de 50 ans sont particulièrement touchés par le chômage, et le chômage de longue durée.

Une fois ce point commun posé, il faudrait s’arrêter. Car on aurait bien du mal à trouver d’autres caractéristiques communes à l’ensemble des retraités. Pas de point commun d’âge, d’espérance de vie, d’état de santé, etc.  : il est des retraités fort jeunes comme des vieux retraités, des retraités que leurs modes de vie et de travail ont maintenus en forme comme des retraités usés et malades (de nombreuses maladies liées aux conditions de travail et/ou de vie sont à temps de latence long, cheminent durant des décennies avant de se déclarer), des retraités qui vivent quarante ans de retraite, d’autres qui meurent rapidement après l’arrêt de leur activité professionnelle (rappelons qu’il y a d’importants écarts d’espérance de vie avec ou sans incapacité entre les catégories socioprofessionnelles), des retraités qui sont confrontés à des maladies et/ou handicaps graves, d’autres qui vieillissent sans problème majeur de santé.

Pas de point commun dans le domaine économique  : au-delà des quelques généralités qu’il est important de rappeler (les retraites des femmes sont inférieures à celles des hommes  ; le niveau de vie moyen des retraités est à peu près le même que celui des actifs  ; comme chez les actifs, les ressources sont très inégalement réparties  : une minorité de retraités possède une majorité du patrimoine total), ce qui frappe surtout, c’est la diversité des situations. Pas de point commun concernant les modes de vie  : il y a des retraités suractifs comme des retraités contemplatifs, des qui sont obligés de travailler pour s’en sortir et d’autres qui n’ont aucun souci de ce type, des qui sont très engagés dans la vie associative ou locale, d’autres qui se consacrent exclusivement à leur famille ou à une passion solitaire, etc. Là aussi, ce qui frappe, c’est la très grande diversité des situations.

Une telle diversité doit donc nous rendre très prudents au sujet de cette catégorie «  des retraités  ». La plupart du temps, quand la catégorie est ainsi évoquée de manière très générale, elle ne renvoie en réalité qu’à certains retraités. L’exemple le plus frappant  : ces discours, accusateurs, décrivant les retraités comme une population privilégiée, composée de gens aisés et oisifs… Très à la mode dans certains milieux, ces discours ne parlent que de la minorité des retraités qui ne connaissent aucun souci financier et qui n’ont aucune activité – de militantisme, de prendre-soin, politique, associative, etc.

Autre difficulté de la question  : qu’est-ce qu’un «  atout pour le pays  »  ?

Certains pensent désormais le pays, la société, comme une sorte de grand compte en banque, où les citoyens se divisent en deux catégories  : ceux qui le remplissent (qui produisent plus qu’ils ne coûtent) et ceux qui le vident (qui coûtent plus qu’ils ne produisent). Dans cette seconde catégorie, les retraités sont souvent présentés non pas comme d’anciens actifs ayant permis aux retraités des générations précédentes de disposer d’une retraite, mais comme une population passive appauvrissant les actifs.

Pourtant, même si l’on restait dans une telle vision, utilitariste, on pourrait faire les comptes autrement  : montrer par exemple que tout ce que font les retraités, en termes d’activités bénévoles, associatives, politiques, mais également dans le cadre familial (prendre soin des personnes malades et/ou handicapées, s’occuper des petits-enfants, aider financièrement les générations plus jeunes, etc.), rapporte infiniment au pays.

On pourrait également se poser autrement la question  : notre société est-elle un atout pour ses retraités  ? Que propose-t-elle à cette partie de la population qui ne s’inscrit plus dans le sacro-saint travail  ? Juste un «  bien vieillir  » culturellement et politiquement vide  ? Juste un «  ne tombez pas malade et dépensez en attendant la mort  »  ? 
« Les retraités  » sont avant tout les révélateurs d’une société qui ne sait pas encore penser cette période de la vie.

Article également en ligne sur : http://www.humanite.fr/social-eco/les-retraites-rapportent-infiniment-au-pays-545373

 

[1] Par souci de simplicité, pour ne pas devoir mettre le mot et tous les adjectifs à chaque fois au masculin et au féminin, nous utilisons ici «  les retraités  » comme un terme générique incluant les retraitées et les retraités.