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Cauchemar
Chronique parue sur www.agevillage.com, avril 2004.

L’autre nuit, j’ai fait un cauchemar.

À la question d’un journaliste, “ Cela fait quarante ans qu’on ne fait quasiment rien, en France, pour les vieux. Pourquoi ? ”, j’entendis un homme politique répondre :

“ Mais parce que le mieux, avec les vieux, c’est de ne rien faire.
D’abord parce que les vieux, c’est une population qui ne se plaint pas. De toutes façons ils radotent et personne ne les écoute. Ils ne votent quasiment plus. En plus, l’avantage avec eux, c’est justement que la vieillesse peut tout expliquer. À ceux qui parlent de lieux insuffisants ou inadaptés, de manques d’aides, de mauvais accès aux soins, de pollution, de quartiers déshumanisés, d’abandon social, je réponds : “Faux problèmes, messieurs : si un vieux est isolé, misérable, malade, accidenté ou déprimé, c’est parce qu’il est vieux.” Et puis vous savez bien qu’il y a deux catégories de vieux : ceux qui réussissent leur vieillesse, qui ne sont dépendants de personne, ni de leur famille, ni de la société, ceux qui ont les moyens d’assumer leurs déficits ou leurs maladies. Ceux-là, pas de problème. Les autres, les vieux qui posent des problèmes, je ne vais pas vous l’apprendre : ils sont en général pauvres, malades et inutiles. Ils sont là, à ne rien faire, en attendant qu’on les assiste. Socialement, ils ne servent plus à rien : ils n’ont même pas de patrimoine à transmettre. Entre nous, c’est pas une vie. Et puisqu’ils vont mourir bientôt, autant qu’ils meurent vite. Vous savez, la sélection naturelle, ce n’est pas une mauvaise chose, c’est même le moteur de l’évolution. Ces vieux, plus on agit pour eux, plus on les fait durer. Non seulement c’est une charge pour notre société, un poids qui va nous ralentir, mais ça ne leur rend pas service, croyez-moi.

Vous allez me dire, “ d’accord, les vieux, on les laisse tomber, mais les professionnels, les familles, tous ceux qui peinent ”… Je vous comprends, mais je crois que vous n’avez pas une vision très réaliste de la situation.
Prenons les professionnels. Ces vieux-là, vous avez compris qu’ils n’ont pas de grands besoins : il faut les loger et les nourrir, éventuellement les occuper un peu, sinon ils passent leur temps chez les médecins, ce qui coûte excessivement cher. Ce n’est donc pas la peine de faire des hôtels de luxe ou de financer des années d’études pour les personnels. Pas besoin de former des gens pour répondre à ces besoins-là : tout le monde est capable de faire ça. Surtout que vous savez comme moi qu’il y a pas mal de gens dans notre pays, je ne vous parle même pas des chômeurs, qui ne savent pas travailler. Mais ça, quand même, ils peuvent le faire. Et donc sans que ça mérite des salaires importants.
Alors bien sûr, ils se plaignent, ils en voudraient toujours plus. Mais il ne faut pas que cela vous inquiète. Je vais vous dire : parmi ces professionnels, il y a deux catégories de gens. Il y a ceux qui travaillent parce qu’ils n’ont pas le choix. Ceux-là, de toutes façons, ils n’arrêteront pas. Et puis il y a ceux – c’est incroyable comme il y en a beaucoup – qui travaillent parce qu’ils aiment ça, qui ont choisi ces métiers parce qu’ils aiment prendre soin des autres. On ne va pas en plus les sur-payer alors qu’ils font ce qu’ils aiment. De toutes façons, vous imaginez bien que dans les hôpitaux, les maisons de retraite ou les services d’aide à domicile, ils ne vont pas se mettre en grève : ils ne peuvent pas laisser mourir les gens.

Vous me parlez des familles : il y en a beaucoup qui s’occupent de leurs parents âgés, c’est vrai. Mais il faut justement qu’on favorise cette solidarité familiale. La famille, c’est essentiel. Et puis pourquoi voulez-vous qu’on emploie des professionnels, onéreux, pour faire ce que les gens peuvent faire eux-mêmes ? Saviez-vous que ce sont surtout les femmes qui prennent soin de leurs parents âgés ? Ah, quand je pense que pendant des années on s’est demandé comment on allait parvenir à ce qu’elles abandonnent le marché du travail... Il faut qu’on insiste : les femmes doivent s’occuper de leurs vieux parents. C’est leur devoir.

De toutes façons, rassurez-vous : il reste les bénévoles. Si vous saviez, depuis la canicule de l’été 2003 – dont il faut rappeler qu’elle n’a fait, comme le suggérait si justement notre ancien ministre Claude Allègre, qu’“ avancer de quelques mois des décès inévitables ” –, il y a beaucoup de bénévoles qui se sont proposés d’aider en cas de nouvelles fortes chaleurs. Voilà un bon peuple et une démarche qu’il faut encourager. J’insiste, voyez-vous, mais c’est essentiel : les Français doivent apprendre à s’aider les uns les autres sans passer leur temps à demander tout à l’État. Les Français doivent le comprendre : il existe certains domaines, non rentables, où l’État et les entreprises n’ont pas à s’engager.

Vous savez, nous devons cesser d’être hypocrites. Le libéralisme a placé la France sur la voie du progrès, un progrès qui passe par le dynamisme, la créativité, la consommation. Que voulez-vous, c’est l’apanage de la jeunesse, des forces vives. Il ne faut pas se laisser freiner maintenant. Alors, je ne dis pas qu’il faut éliminer les vieux, ce serait absurde, il y a pas mal de gens qui sont âgés, regardez nos sénateurs, nos académiciens ou certains de nos grands chefs d’entreprise, ils sont âgés et ça ne les empêche pas d’être actifs et utiles. Mais les autres, ceux qui ne servent plus à rien, qui ne sont même pas capables de se prendre en charge eux-mêmes, qui pèsent sur leur famille et sur notre pays, ils pourraient avoir la décence de se retirer. ”

Je m’éveillai en sursaut au moment où la salle applaudissait. Il me fallut quelques minutes pour retrouver mon calme, grâce à la pensée rassurante que ce n’était qu’un cauchemar ; qu’en France, en 2004, personne ne pouvait penser ainsi – et encore moins agir en conséquence.