jerpel.fr
le site de Jérôme Pellissier
« Si nous nous obstinons à concevoir notre monde en termes utilitaires, des masses de gens en seront constamment réduites à devenir superflues. » Hannah Arendt
Accueil du siteSociétéRésistance(s)
Dialogue avec Dany-Robert Dufour
Une passionnante note de la Fondation Gabriel Péri

Sous le titre « Désirs, répressions et liberté » , la Fondation Gabriel Péri vient de publier, dans l’une de ses Notes, les échanges entre Dany-Robert Dufour, Valère Staraselski et le public présent lors d’une rencontre en mai 2012.

Préface

Pour le philosophe Dany-Robert Dufour, triomphe du libéralisme économique et glorification sans freins et sans fin des désirs, ne sont pas étrangers l’un à l’autre. Dans son ouvrage L’individu qui vient... après le libéralisme, s’appuyant sur les acquis théoriques de la psychanalyse, plongeant dans les origines de la culture occidentale, il juge indispensable une évaluation de la façon dont ont été abattus les « grands récits » qui structuraient la vie humaine en Occident, laissant un vide immense, comblé par les forces du marché.

Cette évaluation n’épargne pas le courant philosophique « postmoderne », dont les porte-drapeaux étaient vus comme en pointe du combat contre l’ordre établi. Postmodernité qui pèse encore sur le débat politique à gauche, dans toute la gauche. Pour Dany-Robert Dufour, par une « ruse de l’histoire », il a contribué à ce triomphe du libéralisme économique.

En d’autres temps et en d’autres termes, l’œuvre de Michel Clouscard, penseur éclipsé jusque dans son propre camp, les courants marxistes, nourrissait de telles interpellations. Elles méritent discussion, confrontation, et c’est la raison pour laquelle la Fondation Gabriel Péri était dans son rôle en organisant une rencontre avec Dany-Robert Dufour, le 3 mai 2012. En un dialogue avec l’écrivain Valère Staraselski, qui animait la rencontre, les échanges ont été suffisamment riches pour qu’il soit utile d’en présenter l’essentiel dans cette Note de la Fondation.

Eric Le Lann

— 

Valère Staraselski : Dany-Robert Dufour, vous êtes philosophe et professeur en sciences de l’éducation. Vos travaux portent principalement sur les processus symboliques et se situent à la jonction de la philosophie du langage, de la philosophie politique et de la psychanalyse. Vous êtes notamment l’auteur de L’art de réduire les têtes, sur la nouvelle servitude de l’homme libéré à l’ère du capitalisme total, de On achève bien les hommes : de quelques conséquences actuelles et futures de la mort de Dieu, de Le divin marché et de La Cité perverse. Et nous vous recevons aujourd’hui pour L’individu qui vient…après le libéralisme.

Alors permettez-moi tout d’abord de dire le choc, l’intérêt soutenu, la jubilation, le sentiment de libération qu’a produit sur moi la lecture de votre dernier ouvrage. Cet ouvrage qui se propose d’examiner les fondements du récit occidental permet, me semble-t-il, l’ouverture, des ouvertures de perspective. Point de déploration nostalgique, ni tentation de récrimination réactionnaire, mais la prise en charge globale de notre réalité en mouvement à nouveaux frais. Disons le tout net, en matière de désignation de l’enjeu qu’il soit sociétal ou civilisationnel, les travaux de Dany-Robert Dufour, depuis quelques livres déjà, élargissent le champ que les responsables politiques, notamment de la gauche dite radicale, délaissent ou ignorent pour la plupart. Ces travaux traitent très directement, très simplement d’anthropologie. Plus exactement de mutation anthropologique en cours sous les effets des formes actuelles du capitalisme.

Ni plus ni moins, lisons plutôt : « “Nous vivons une époque individualiste !”, tel est le jugement spontané qui tourne aujourd’hui en boucle dans les discours de la doxa contemporaine. Rien n’est plus faux ! Que notre époque soit à l’égoïsme, c’est un fait ; mais à l’individualisme, certainement pas. Pour une bonne et simple raison : l’individu n’a encore jamais existé. Il n’existait pas hier lorsqu’il était dissous dans les foules acclamant le Duce ou le Führer ou lorsqu’il était prié de se taire en attendant les lendemains enchantés promis par le bolchevisme. Il n’existe pas davantage dans le libéralisme d’aujourd’hui où l’individu se trouve réduit à ses pulsions par la culture de marché qui s’évertue à placer en face de chaque appétence mise à nue et violemment excitée un produit manufacturé, un service marchand ou un fantasme plus ou moins adéquat bricolé par les industries culturelles. »

Dany-Robert Dufour, vous avancez donc que l’individu reste aujourd’hui à inventer. Vous avancez que pour cela, nous devons travailler, inventer afin de tracer les perspectives d’une nouvelle renaissance, enfin quelque chose d’équivalent à la Renaissance. Vous avancez que sortis des totalitarismes autoritaires comme le stalinisme ou les fascismes, il convient aujourd’hui de sortir du totalitarisme antiautoritaire. Vous avancez que le détour par les récits de fondation est nécessaire. Vous avancez que le récit dominant contemporain – celui du Marché – produit, va produire, de la catastrophe comme l’indique sa racine grecque, du mot descente. Et ce parce que la sortie du Patriarcat, de l’ordre patriarcal – accompagnée en cela par l’« Anti-Œdipe » de Deleuze et Guattari qui désignaient du reste la psychanalyse comme participant à maintenir le Patriarcat en place – se serait opérée de manière sauvage.

Lisons plutôt : « L’homme de notre temps est celui qui a beaucoup gagné aux multiples libérations qui entravaient encore les actes de ses ascendants et ceci dans deux domaines décisifs de la vie. D’une part, il a beaucoup gagné à la levée des multiples inhibitions qui pesaient dans ses rapports à l’autre sexe. D’autre