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Adieu aux vieux
Les "aînés ruraux" changent de nom

Les aînés ruraux, la plus grande association française de personnes âgées, change de nom.

Qu’une association décide de changer de nom, pourquoi pas. Si c’est son choix et celui de la majorité de ses adhérents.

Mais passer de "Les Aînés ruraux" à "Générations Mouvement", quand même, ça fait un sacré écart.

Pourquoi "Générations Mouvement" ?

Voilà ce qui nous en est dit :
" Les Aînés Ruraux (...) relèvent (...) le défi d’un nouveau dynamisme. (...) Ils souhaitent s’adapter au plus près des bouleversements démographiques et culturels actuels. (...) Dans un monde qui bouge, qui change et qui évolue, les Aînés Ruraux anticipent ces transformations en devenant Générations Mouvement..."

Pourquoi pas. Si ça correspond à ce qu’ils ressentent.

Mais on ne m’empêchera pas de penser que ce genre de phrases et de baratin qui sentent à plein nez l’agence de com’ émanent aussi peu d’une partie des aînés ruraux que les pubs pour les lifting émanent du Dalaï Lama.

Et tout ceci ressemble en effet à une sorte de grand lifting social.

Avec quelque chose d’un peu pathétique, mais si moderne, comme une honte de faire "vieux", voire "vieux pecnot".
Mais peut-être que pour les actuels "aînés ruraux", "aînés ruraux," ça faisait désormais trop "vieux d’avant". Et qu’ils ont honte de faire vieux d’avant dans une société qui impose un permanent être jeune de demain.

Moi, j’aimais bien les vieux d’avant...

Ceux qui avaient pas honte d’être vieux.
Ceux qui avaient pas honte d’être paysan, ouvrier, artisan.
De vivre à la campagne.
De pas beaucoup consommer, de pas boursicoter - ces "vieux frileux" honnis par Louis Chauvel et Luc Broussy (voir à ce sujet l’article sur le "Rapport Broussy").

C’est possible que vu de Paris il n’en existe plus, de ces vieux-là, en France.
Que ce soit juste nos vieux d’avant.
Et que donc ceux de maintenant – pardon :
Et que donc les seniors de maintenant veuillent absolument s’en distinguer...

Maintenant, il faut surtout pas être un vieux ressemblant à un vieux. Il faut être des "seniors dynamiques". C’est autre chose quand même, non ? :

 

Pour beaucoup d’entre nous, ces tronches de "seniors" souriant 24h/24, c’est juste un monde de pub, d’images, de propagande. Juste un faux monde qui cache le vrai - car en dehors des pages de pub de l’Express ou du Point, qui s’adressent aux quelques pourcentages des "seniors" français qui ressemblent aux rédacteurs en chef ou aux chroniqueurs ou aux publicitaires de ces magazines (BHL, Séguéla, Attali, etc.), il existe une France où des vieux ne s’occupent pas en permanence de leurs rides et de leur garde-robe, de leurs muscles et de leur portable, etc.

Oh, dans ces vieux-là, sûr qu’y’en a qui sont mal barrés pour le "bien vieillir". Entre ce qu’ils se sont avalé dans les usines et dans les champs et ce qu’ils s’avalent au bistrot et dans leurs assiettes, le "bien-veillir" n’est pas pour eux.

Mais une bonne partie d’entre eux s’en fout, du reste, du "bien vieillir" - ça diminue sûrement leur espérance de vie, mais quand on compare leur tête avec celles, bien coincées, de ceux qui "vieillissent bien" et surtout de ceux qui prônent et vendent leur "bien vieillir", on n’a plus de doute sur qui sont les plus vivants.

Adieu, les "aînés ruraux".

Bonjour les seniors en mouvement, mobiles, dynamiques, qui s’adaptent, bref, qui vont se mettre à parler exactement le même langage que n’importe quel formaté bossant dans la pub ou la com.

C’était déjà dans l’air du temps, de toutes façons.
On se souvient de cette campagne de pub pour "l’emploi des seniors" qui montrait qu’un bon senior, c’est un senior qui peut battre (en vitesse ou en jeux vidéo) les jeunes (cf. cet article).

Il était prévisible que ça allait empirer : l’essentiel de la vieillesse des uns consistera désormais à plagier la jeunesse des autres. Et aux vieux des champs on donnera pour modèles les seniors des villes. Aux vieux économes les seniors dépensiers. Aux vieux lecteurs les seniors I-PADisés. Etc.

Et puis un jour on comprendra que les vieux et les jeunes d’autrefois se fréquentaient aussi parce qu’ils étaient différents, se moquaient les uns des autres autant qu’ils se respectaient les uns les autres parce qu’ils étaient différents, qu’ils ne jouaient pas à aimer, à penser, à vouloir, à vivre les mêmes choses et de la même manière.

Adieu donc, les aînés ruraux.

En disparaissant ainsi, vous tuez un peu, une nouvelle fois, ceux-là que vous étiez et que certains d’entre vous heureusement êtes encore, ces vieux-là qui sont aussi les vieux de notre enfance, qui sont ou étaient aussi nos grands-parents ou arrière-grands-parents, ces vieux-là qui préféraient la place du village à la télévision, le boulodrome à la play-station et le bistrot au gymnase club.

Ces vieux-là qui, seuls, se souvenaient.


Le temps passa sur les mémoires
On oublia l’événement
Seuls des vieux racontent encore
A leurs p’tits enfants :

Quand Margot dégrafait son corsage
Pour donner la gougoutte à son chat
Tous les gars, tous les gars du village
Etaient là, la la la la la la
Etaient là, la la la la la
Et Margot qu’était simple et très sage
Présumait qu’c’était pour voir son chat
Qu’tous les gars, tous les gars du village
Etaient là, la la la la la la
Etaient là, la la la la la