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« Si nous nous obstinons à concevoir notre monde en termes utilitaires, des masses de gens en seront constamment réduites à devenir superflues. » Hannah Arendt
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La République en danger ? Surtout, protégeons-la de ceux qui veulent la défendre !
A la suite des attentats parisiens de janvier 2015

[Oui, ce texte est long. Mais quand on écrit court, on nous reproche de ne pas être précis et nuancés... :-) Alors assumons la longueur.]

Terreur et violence

A entendre les motivations de ceux qui ont tué, à entendre les arguments d’une partie de ceux qui aujourd’hui disent vouloir "lutter contre le terrorisme", on peut légitimement s’interroger : et si, contrairement aux discours visant à mettre entre les uns et les autres (entre les barbares et les civilisés, entre les monstres et les hommes, entre les inhumains et les humains, entre les fous et les normaux...) une insondable distance, il y avait quelques inquiétants points communs ?

Du côté des terroristes, ce qui frappe, c’est la pauvreté de la pensée et sa conséquence : des actes pour réponse à toute critique, toute atteinte, toute insulte. Tu m’humilies, je te détruis. Il y a donc des hommes qui ne peuvent plus parler, discuter, disputer, disposer d’assez de capacités de raisonnement et de langage pour se situer dans une confrontation avec des mots, des dessins, des pensées, et non des poings et des armes. Des qui peuvent tuer un caricaturiste pour un dessin, mais aussi un prof pour une mauvaise note, un voyageur pour une remarque...

Elle est là aussi, la terreur. Et au quotidien pour de nombreux habitants de France, dans leur cité ou dans les transports : dans cette menace désormais permanente qu’il existe des individus pour lesquels il n’y a plus d’autre réponse aux mots ou aux dessins que celle des coups, des balles. Qu’il n’y a plus entre humains cet espace que permet le langage, où l’on peut dialoguer, s’affronter, y compris violemment, mais sans physiquement blesser ou détruire l’autre.

Tyrannie sur les consciences

A ces hommes qui ont du mal à comprendre qu’on peut débattre sans se battre, qu’on peut user du langage au lieu d’user des coups, on oppose aujourd’hui un arsenal juridique qui, au nom de la lutte contre l’apologie du terrorisme, recrée des délits d’opinion, criminalise la pensée ou les paroles, embastille pour des propos qui sont le plus souvent des provocations sans volonté de passage à l’acte. Sidérante "tyrannie sur les consciences" (Jaurès) qui va désormais définitivement empêcher ces provocateurs de comprendre et de vivre la distinction entre pensée et action, entre désir et passage à l’acte. Pénaliser la parole au lieu de la libérer, faire taire au lieu de chercher à comprendre : conditions idéales pour la macération des haines et leurs futures éruptions.

Oui, à ces hommes qui ont du mal à penser, une partie non négligeable de nos "guerriers anti-terroristes" n’opposent aujourd’hui qu’un arsenal de certitudes, de dispositifs et de lois pour faire taire les questionnements, les provocations, les expressions de révolte, de ras-le-bol. On ne répondra pas aux élèves qui provoquent par de la discussion, de la pédagogie, du débat. Exclusion et emprisonnement. Les terroristes font taire par le feu. La République fera taire par l’enfermement. Effrayante incapacité, commune, d’entendre.

Quant à ceux qui questionnent la géométrie variable des indignations des grands médias ou des la majorité des députés, on répond par quelques belles sorties sur la liberté d’expression, qui permet aujourd’hui d’insulter un prophète ou un dieu, mais pas la police ou le président de la république. De s’essuyer le trou de balle avec un livre religieux mais pas avec le drapeau français. De cracher sur des chants religieux mais pas sur la Marseillaise.

Et à ces hommes dont on dit (bien vite) qu’ils rejettent la France, on sort désormais la menace de l’indignité nationale, véritable mort civile. Tu me rejettes ? Eh bien moi aussi ! On sourirait de ce réflexe de cour d’école s’il n’était celui d’une partie des représentants de la République, réponse en miroir une fois de plus, avatar politique de la loi du talion. Venant de personnes censées, elles, posséder les moyens de réfléchir, censés elles pouvoir ne pas répondre à la provocation par la violence, au sentiment d’être rejeté par le rejet, et à la connerie par la bêtise. Les défenseurs de notre République sont donc aussi fragiles que ceux qui l’attaquent. Effrayant constat.

Quelles armes ?

Autre questionnement. On a, ces derniers temps, mis en exergue l’inégalité des armes, la fragilité des crayons face à la puissance des fusils. En minorant sans doute la puissance des premiers - s’ils étaient aussi faibles que fragiles, ils n’auraient pas tant blessé. En oubliant peut-être aussi de se demander si ces terroristes auraient choisi les fusils s’ils avaient pu, avec des mots et des dessins, se défendre de leurs adversaires autant qu’ils se sont sentis attaqués ? Sommes-nous certains que les armes qu’ils ont utilisées ne sont pas simplement celles qui leur étaient les plus accessibles ? J’aimerais que nos bien-pensants se posent la question : quelles autres armes maîtrisaient-ils ? Quelles autres armes leur a-t-on permis d’apprendre, de comprendre, d’utiliser ?

Combien de journalistes, de dessinateurs, d’écrivains, de présentateurs, aujourd’hui, issus de ces français, musulmans ou non, qui peuplent nos banlieues, face aux bien-pensants des grands journaux et grandes radios qui les ignorent ou les insultent ? Combien de journaux, de studios, de tribunes pour leur parole ? Combien de micros vers eux tendus, et de micros tendus sans pitié, dégoût ou condescendance ? Combien de débats où ces journalistes qui affirment qu’"il faut repérer et traiter ceux qui ne sont pas Charlie" [Nathalie Saint-Cricq, directrice du service politique de France 2], où ces politiques qui trouvent insupportable que des adolescents aient des questionnements [Najat Vallaud-Belkacem], ont discuté avec eux en faisant autre chose que leur balancer, du haut de leur pouvoir, de leur savoir, des injonctions et des menaces ? Ah, ces injonctions menaçantes à respecter "les valeurs de la République" en se gardant bien de regarder si nous les avons respectées avec eux et pour eux, ces valeurs.

Pauvreté d’esprit

Oui, ces terroristes sont des pauvres d’esprit. Qui ont besoin de la violence des actes pour supporter la pauvreté de leur pensée. Qui ont besoin de la guerre sainte pour supporter l’absence d’une vie spirituelle. Qui ont besoin d’un dieu despote voulant les hommes soumis et terrifiés. Effrayant. Mais effrayant de constater également que la réponse sécuritaire et carcérale de nos élites politiques, en miroir, témoigne de ce qu’ils sont, malgré toute l’éducation qu’eux ont reçu, aussi pauvres d’esprit. Fantasmant une République guerrière là où il faut juste une République sociale, fantasmant une République d’habitants craintifs là où il faut surtout une République de citoyens autonomes. Tellement pauvres d’esprit qu’ils semblent aujourd’hui ne même plus comprendre - on en reste sidérés - qu’on ne résout jamais rien en poursuivant le cycle des humiliations et des ressentiments, qu’hurler aux monstres et les mettre en cage est la meilleure manière d’en fabriquer et d’en faire des héros. On aurait pourtant pensé que les bases de la psychologie de base – par exemple qu’être désigné comme un monstre et provoquer la peur devient un destin enviable pour qui a le sentiment d’être regardé comme une merde et de provoquer le dégoût – étaient intégrées.

Les mêmes valeurs ?

Pour nos élites, en tout cas, il va de soi que les "valeurs de la république" le sont, intégrées, chez ces "jeunes" qui ne les respectent pas. Il va de soi que l’école de la République, qu’ils ont abandonnée depuis des années aux enseignants qui ont la force de la tenir à bout de bras, les leur ont transmis. Et leurs parents, évidemment. Très responsables, les parents de ces "jeunes de banlieue" - au point qu’un député nous affirme qu’"il faut pouvoir supprimer les allocations familiales aux parents des élèves qui n’ont pas respecté la minute de silence » [Éric Ciotti]. Dans un régime où les élus condamnés pour corruption, trafic d’influence ou fraude électorale ou fiscale sont à peine économiquement sanctionnés et sont susceptibles de... de… de l’indignité nationale ? Allons, soyons sérieux : d’une peine d’inéligibilité de dix ans au maximum.

Mais revenons à nos parents responsables. Responsables de quoi ? De ne pas leur avoir transmis une culture ? Laquelle ? Celle, partagée, qui n’a plus de place – théâtres ou autres – en ces lieux ? Celle, familiale, de l’arrière grand-père colonisé, celle du grand-père poussé dans la Seine ? Celle de la République de Ferry avec ses races supérieures et ses races inférieures ? De ne pas leur avoir transmis une langue ? Laquelle ? Le français qu’on ne leur a jamais aidé à apprendre quand on les a fait venir sur les chantiers de France ? La langue de leurs ancêtres qu’il est très difficile de pouvoir apprendre dans les collèges de France ?

On voudrait tant, oui, que ces jeunes croient à autre chose qu’à cette caricature de dieu. Mais à quoi voudrait-on qu’ils croient ?

Cahuzac - ou l’exemplarité républicaine...

Aux "valeurs de la République" nous dit-on. Mais lesquelles ? Celles de Gaston Flosse, de Jérôme Cahuzac, de Jean-François Copé ? Oh, pour certains, il est probable qu’ils y croient bien, à celles là, qui consistent juste à être malin et à faire profit de tout. Et il est probable que grâce à de tels modèles, le but consistera simplement à rester délinquant, mais à gagner le col blanc.

Pas celles-là, évidemment ! Les autres !

La liberté d’expression ? Cette belle liberté d’expression qui au prétexte des lois scélérates actuelles conduit à condamner à plusieurs mois de prison des ivrognes, des adolescents en mal de provocation, des paumés d’un jour...

La République laïque ? Ils ne la comprennent pas, ils ne la respectent pas, nous dit-on. Mais est-ce que ces politiques qui ne cessent de brouiller les repères, qui (Sarkozy) en profitant d’une visite au Vatican pour prier avec le Pape, qui (Valls) en y allant, en tant que Premier Ministre, assister à une canonisation, les aident à concevoir ce qu’est le respect de la laïcité ? Et est-ce que les fanatiques d’une laïcité confondue avec l’athéisme ou le silence, les obsédés d’un espace public que "polluerait" tout signe de croyance, les aident à concevoir qu’il peut y avoir "diversité de convictions et égalité de droits", et toujours respect, indépendamment de l’indifférence ou de la curiosité, pour les croyances des autres ?

La république indivisible ? Mais est-ce que l’oligarchie politico-financière la respectent indivisible, la République, et respectent la souveraineté du peuple ? Pour beaucoup, la croyance en la souveraineté du peuple, elle est morte à la suite du référendum de 2005.

La République pacifiste et universelle ? Celle du néo-colonialisme, de la françafrique, des ventes d’armes ? Celle où "la force de l’état de droit" chère à Valls se décline en démonstration permanente, sur le front des mouvements sociaux et des ZAD, de la force répressive au mépris du droit.

Quant à la République égalitaire et sociale, peut-on en vouloir, à ceux qui ne la vivent pas, de ne pas y croire ? "Sans le socialisme, la République est vide", prévenait Jaurès. Faut-il s’étonner maintenant que les enfants de cette République vide soient vides de la République ?

Qu’allez-vous faire de vos vingt ans ? Qu’allez-vous faire de vos coeurs ? Qu’allez-vous faire de vos cerveaux ?

Ceux qui défendent la République, ceux qui la portent en eux, ceux qu’on a vus dans les rues de Paris le 11 janvier, est-ce un hasard si ce sont ceux que l’oligarchie qui vit aujourd’hui dans et de la République n’a pas encore appauvris et déculturés ? Ceux qui, grâce à leur milieu, à des parents, à des enseignants, à une République où les Gavroches avaient Hugo, Zola, Jaurès ou Moulin pour grands-frères, maîtrisent une langue commune, possèdent une patrie commune d’idées et de valeurs. Pour eux, c’est chose relativement aisée que de ne pas laisser leur esprit se faire coloniser.

Mais pour ceux qui n’ont pas cela. A quels rêves leur faire croire ?

Que leur propose-t-on ? Quel sens ? Quelle société ? Quel idéal ?

Il faut "des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires" nous dit Macron. Pas de ces « minables qui se contentent de 5000 euros par mois » précise Copé. Des qui, pour "réussir leur vie", possèdent la Rolex, détaille Séguéla. Qu’importe qu’aux pauvres d’esprit pauvres ces prêcheurs là ne proposent qu’un devenir de pauvres d’esprit riches. Avides et vides. Les fanatiques de l’argent, les fondamentalistes du fric ont le vent en poupe – et gloire à ceux qui dix fois par jour surveillent les cours de la bourse quand l’anathème est jeté à ceux qui dix fois par jour lisent leur livre sacré.

Ces valeurs là suffisent peut-être à certains. Qui ne tueront pas pour venger le prophète. Mais quelques uns d’entre eux tueront un jour pour la Rolex. Ce qui peut-être revient au même si l’on considère qu’on tue toujours pour tenter de conquérir une identité quand on n’a pas les moyens de la façonner à l’intérieur de soi. Une identité par l’action : pour être regardé un instant, rien qu’un instant au moins, comme un héros par les autres fidèles.

A d’autres jeunes, l’idéal des Macron et consorts n’a pas suffit. Et peut-être ne voulons-nous pas trop penser que ces jeunes hommes qualifiés de fanatiques, ces jeunes hommes qui se sont laissé remplir l’âme d’un dieu psychopathe, étaient ceux dont l’âme était la plus avide d’autre chose que de rêves de mafieux (Il faut dire que c’est difficile, quand on a besoin de solides "monstres" et de solides "barbares", de continuer à savoir ce qu’on sait pourtant, qu’il faut être bien fragile et bien incertain de son identité ou de sa foi pour avoir besoin de supprimer ceux qui la questionnent ou la moquent.)

Mustapha Baudelaire

D’autres encore, heureusement, ont échappé à tous ces faux prophètes. Parmi eux, notamment, le correcteur de Charlie Hebdo, Mustapha Ourrad, assassiné lui aussi le 7 janvier. Un de ces nombreux français, musulmans, amoureux de la langue française. Mais est-ce un hasard si cet amoureux de Brassens, surnommé Mustapha Baudelaire par certains de ses copains de lycée, en Algérie, aimait, lui, la France - lui qui l’avait connue, justement, par Brassens et Baudelaire et non par Sarkozy et Valls ? Lui qui l’aimait comme l’aiment de nombreux francophones, de nombreuses personnes nées dans les ex-colonies, d’un amour profond, parce que la France qu’ils aiment est celle de Molière, de Jaurès, de Césaire, d’Eluard, cette France que ne cessent de trahir ceux censés la servir aujourd’hui.

Eux ont donc eu cette chance, de croiser Baudelaire, ou Hugo, ou Jaurès, ou Eluard. Mais les autres ? Et nous ? Je me pose la question, je nous pose la question : si nous ne connaissons aucun de ces hommes-là, si la République, que nous avons à l’esprit, était seulement celle qui est déversée sur les deux-trois chaines de télé les plus populaires, dans les deux-trois tabloïds les plus vendus, la défendrions-nous, cette République ? Je n’en suis pas sûr. Et je ne suis pas sûr qu’on mesure la chance qui nous est donnée de savoir la République différente de l’image que nous en donnent ceux qui la gouvernent en notre époque. La chance d’entendre en nous, quand nous pensons à la République sociale et laïque, les voix de Jaurès ou de Hugo et non seulement celles de Hollande ou de Juppé.

Notre République

La chance de posséder en nous, et de vouloir défendre, cette République que défendait Pressensé, face aux lois liberticides votées dans les années 1893-1894 (oui, rabaisser la République au prétexte de la défendre, réduire les libertés au prétexte de les sauvegarder, n’est pas nouveau) :

« La France a connu à plusieurs reprises, au cours de ce siècle, ces paniques, provoquées par certains attentats, savamment exploitées par la réaction et qui ont toujours fait payer à la liberté les frais d’une sécurité menteuse. [...]

Règle générale : quand un régime promulgue sa loi des suspects […], quand il s’abaisse à chercher d’une main fébrile dans l’arsenal des vieilles législations les armes empoisonnées, les armes à deux tranchants de la peine forte et dure, c’est qu’il est atteint dans ses œuvres vives, c’est qu’il se débat contre un mal qui ne pardonne pas, c’est qu’il a perdu non seulement la confiance des peuples, mais toute confiance en soi-même.

Il s’agit de savoir à cette heure si la République Française en est là. Je m’empresse de dire bien haut que, s’il ne s’agissait que de la République telle que l’ont faite vingt-cinq ans d’opportunisme, telle que nous la connaissons sous les espèces d’un Président-parvenu qui joue au souverain, d’un premier ministre sournoisement brutal qui essaye d’adapter à sa lourde main la poignée du glaive de la raison d’État, d’un Parlement où tout est représenté, sauf la conscience et l’âme de la France, il ne vaudrait sans doute pas beaucoup la peine de se préoccuper bien vivement du sort de cet édifice branlant. Nous ne devons pas oublier, toutefois, que la République a cet avantage d’être une forme vide, un corps où nous pouvons souffler une âme, où nous pouvons mettre un esprit et […] qu’elle se prête à merveille, si seulement nous avons la force de le vouloir, à toutes les transformations nécessaires, à toutes les réalisations progressives de l’idéal. Ce qui revient à dire qu’elle est la forme adéquate du gouvernement de tous par tous et que tout ce qui y porterait atteinte constituerait une usurpation. »

C’est dire que cette République sera la nôtre si nous évitons avant tout de répondre à la menace par des atteintes aux droits de l’Homme, de répondre à la terreur par des crispations identitaires, de suivre les leurres des « guerres de civilisation » ou de religion qui n’ont d’autre fonction que de nous détourner des luttes sociales. Si nous la faisons d’abord sans celles et ceux qui l’usurpent et en promeuvent une vision toujours oligarchique, belliqueuse, impérialiste, conservatrice, envers les humains comme envers la nature. Si nous la faisons ensuite, et enfin, avec celles et ceux qui en ont été le plus souvent exclu-e-s, en faisant cause commune autour d’un idéal à construire de réelle souveraineté des citoyen-ne-s, dans le domaine économique comme dans le domaine politique.