jerpel.fr
le site de Jérôme Pellissier
« Si nous nous obstinons à concevoir notre monde en termes utilitaires, des masses de gens en seront constamment réduites à devenir superflues. » Hannah Arendt
Accueil du siteGérontologieArticles et autres textes
Sur le Web
Le SEPEC - Psychogériatrie au Québec.
Le site de Daniel Geneau et de ses collègues.
Le site d’Anne-Claude et Martial Van der Linden
Un site incontournable, qui regorge d’articles passionnants autour de la vision conservatrice de la "maladie d’Alzheimer", du prendre-soin, des approches psycho-sociales, etc.
Le Blog de Richard Lefrançois
Le Blog de Richard Lefrançois, sociologue et gérontologue canadien, et notamment auteur de l’ouvrage Les nouvelles frontières de l’âge.
Le site de Lucien Mias, alias "Papidoc"
Le site de Lucien Mias, alias "Papidoc", " Gerontologie en institution " expose concepts et pratiques du prendre soin des personnes agees en institution... comme au domicile. Un indispensable de la gérontologie !
Accueil du site - EREMA
Le site de l’Espace de Réflexion Ethique sur la Maladie d’Alzheimer
Un plan historique
Fin 2003.
Chronique parue sur www.agevillage.com en novembre 2003, après l’annonce, par le gouvernement, d’un Plan - d’un énième plan , un "plan dépendance"...

Une « grande réforme sociale » (Jean-Pierre Raffarin), un « plan historique » (François Fillon) concernant la vieillesse, on l’attendait depuis 40 ans. Ou plutôt, de gouvernement en gouvernement, on ne l’attendait plus.

L’ampleur de l’hécatombe de cet été, nous a-t-on dit, allait enfin y conduire.

Alors nous y avons cru. À une grande réforme sociale. À un plan historique.

Un plan qui, enfin, adopterait les recommandations du rapport Laroque de 1962 : « Les problèmes d’emploi des personnes âgées ne sont qu’un aspect de la politique générale de l’emploi, et ne sauraient en être dissociés. Les problèmes des revenus des personnes âgées ne sont qu’un aspect des problèmes posés par la redistribution du revenu national, et plus spécialement par la redistribution qui se réalise dans le cadre de la sécurité sociale. Les problèmes de l’Action sociale au profit des personnes âgées s’intègrent dans l’ensemble de l’effort public et privé […] entrepris pour améliorer les conditions matérielles et morales d’existence des individus et des familles. L’action médicale au profit des personnes âgées n’est qu’un aspect de la politique d’ensemble de la santé […]. L’effort nécessaire d’information et d’éducation ne peut prendre sa signification que dans le cadre d’une action d’ensemble d’information de l’opinion et d’éducation permanente de la population entière.
Toute individualisation des problèmes de la vieillesse apparaît donc artificielle. Elle est également dangereuse, par le fait même qu’elle encourage la tendance trop fréquente à rejeter les personnes âgées de la société active et vivante. »

Un plan qui, enfin, répondrait à l’appel lancé en 1970 par Simone de Beauvoir : « C’est l’homme tout entier qu’il faut refaire, toutes les relations entre les hommes qu’il faut recréer si on veut que la condition du vieillard soit acceptable. Un homme ne devrait pas aborder la fin de sa vie les mains vides et solitaire. Si la culture n’était pas un savoir inerte, acquis une fois pour toutes puis oublié, si elle était pratique et vivante, si par elle l’individu avait sur son environnement une prise qui s’accomplirait et se renouvellerait au cours des années, à tout âge il serait un citoyen actif, utile. S’il n’était pas atomisé dès l’enfance, clos et isolé parmi d’autres atomes, s’il participait à une vie collective, aussi quotidienne et essentielle que sa propre vie, il ne connaîtrait jamais l’exil. […] Quand on a compris ce qu’est la condition des vieillards, on ne saurait se contenter de réclamer une “politique de la vieillesse” plus généreuse […]. »

Un plan qui, enfin, tiendrait compte de quelques avertissements, tel celui donné en 1972 par Anne-Marie Guillemard : « Élaborer, comme on le fait aujourd’hui, une politique sociale pour personnes âgées se limitant à des actions sur les conditions de vie de la population retraitée ne peut conduire qu’à un aménagement extrêmement partiel de la situation. […] C’est en modifiant les données de la vie de travail et de loisirs des actifs, en intervenant en amont, que l’on pourra exercer la seule action de redressement profonde et efficace […], que l’on pourra donner un contenu, un sens autonome, à cette étape de la vie. »

Un plan qui, simplement, suivrait les Principes des Nations Unies pour les personnes âgées (résolution 46/91 du 16 décembre 1991), par exemple : « Les personnes âgées devraient rester intégrées dans la société, devraient participer activement à la définition et à l’application des politiques qui touchent directement leur bien-être ; Les personnes âgées devraient avoir la possibilité de travailler ou d’avoir accès à d’autres sources de revenus ; Les personnes âgées devraient pouvoir prendre part à la décision qui détermine à quel moment et à quel rythme elles se retireront de la vie active ; Les personnes âgées devraient être traitées avec justice quels que soient leur âge, leur sexe, leur race ou leur origine ethnique, leurs handicaps ou autres caractéristiques, et être appréciées indépendamment de leur contribution économique […] »

Un plan qui, puisque placé par ses concepteurs sous l’égide de la « fraternité », respecterait également un principe de non-discrimination, la solidarité et l’équité. Non-discrimination : un plan destiné à toutes celles et ceux qui présentent des handicaps, quel que soit leur âge. Solidarité : un plan au financement duquel tous les Français contribueraient, sans qu’en soient exceptées certaines catégories (artisans, professions libérales, agriculteurs). Équité : un plan où chaque Français contribuerait en fonction de ses revenus et de son patrimoine.

Nous attendions cela. Et nous avons ceci :

Un plan qui sépare les personnes ayant des handicaps en fonction de leur âge. Handicapés avant 60 ans, « vieux dépendants » après. Mais que dit d’elle même une société qui considère que seule une partie de ses membres sont dépendants d’elle et des autres ?

Un plan qui ne s’adresse qu’aux « vieux dépendants », comme s’il s’agissait d’un fait et non d’un processus, d’un état et non d’un résultat, comme s’il y avait des hommes et des femmes qui naissaient « vieux dépendant ».

Un plan qui maintient la confusion entre l’« autonomie » (capacité et liberté à décider soi-même de ce que l’on veut) et la « dépendance » (nécessité d’être aidé pour accomplir certains actes). De très nombreux vieux, pour être « dépendants », n’en sont pas moins autonomes.
Un plan qui annonce des budgets et des chiffres – sans supports, sans références. Pourquoi 850 millions d’euros par an ? À partir de quelles études sur les besoins ? Pourquoi un programme sur 4 ans ? Et après ?

Un plan qui conforte la vision des vieux comme population passive, uniquement bénéficiaire d’aides, de soins, de services – charge économique. Quid des vieux qui participent, familialement, associativement, économiquement, à la vie du pays ? Quid des richesses et des emplois créés par les vieux dépendants, chez eux ou en institution, qui rétribuent des personnes pour prendre soin d’eux ? Est-ce une charge pour un gouvernement qui affirme posséder pour objectif la diminution du chômage ?

Un plan qui prévoit la création de 10 000 places supplémentaires en établissement. 10 000 places ? C’est même inférieur au nombre de personnes qui vivent mal à domicile ou dans leur famille et ne peuvent aller en établissement faute de moyens suffisants, ou qui vivent dans ces établissements, officiels ou officieux, qui devraient être fermés d’urgence, mais qui ne le sont pas parce qu’on ne sait pas où en reloger les résidents. 10 000 nouvelles places et 1 800 emplois. Mathématiquement, une chose m’échappe : même en comptant 0,4 soignant par résident (l’insuffisante moyenne actuelle), si on accueille 10 000 nouveaux résidents, il faut alors 4 000 soignants supplémentaires…

Un plan qui annonce des personnels supplémentaires. Dont le nombre est inférieur… à quoi ? Aux revendications des professionnels. Allons jusqu’à imaginer qu’ils sont partisans. Alors aux décrets qui doivent exister, comme en Angleterre ou en Belgique, pour fixer le nombre minimum de personnel nécessaire pour prodiguer des soins corrects. Ces décrets, dont la loi de juin 1975 prévoyait la création, on les attend toujours. Depuis 28 ans. Comme on attend toujours une importante politique de formation (c’est-à-dire de formation concrète au « prendre soin »). Sans doute considère-t-on, en haut lieu, que trois soignants soigneront mieux que deux. Après tout, c’est vrai, c’est plus convivial d’être trois que deux pour surveiller une vieille attachée dans son fauteuil.

Un plan qui parle de « prévention » et du programme « bien vieillir » (en 2003 : « promotion d’une hygiène de vie adaptée et de l’activité physique et sportive ») pour « faciliter le maintien d’une vie sociale et du bien être des personnes de plus de 55 ans ». Autrement dit, car il faut appeler un chat un chat, des chômeurs de plus de 55 ans. Ce sont en effet les personnes mises au chômage ou à la retraite/préretraite contre leur gré qui risquent de réagir pathologiquement à leur nouvelle situation. Hygiène de vie et sport ? La vraie prévention, comme l’écrivait Laroque, elle s’appelle « politique de l’emploi ».

Un plan qui promet une prévention de la maltraitance. Et comment prévient-on la maltraitance ? Si ce n’est en évitant d’abord la maltraitance budgétaire qui conduit à faire vivre des personnes, à domicile ou en institution, sans donner les moyens à ceux qui en prennent soin de ne pas maltraiter.

Un plan qui place la lutte contre la maltraitance des personnes âgées « dans le cadre du programme national élaboré avec le Comité National de Vigilance ». Mais la lutte contre la vraie maltraitance, elle n’a qu’un cadre. C’est celui du code pénal. Les personnes âgées disposent exactement des mêmes droits que les autres, et sont comme les autres protégées par la loi. Les voler, les frapper, les tuer, ne pas les soigner, les déplacer sans leur accord, etc., sont des crimes, voire des meurtres. Faut-il un programme spécial pour faire respecter la loi dès lors que la victime a dépassé un certain âge ?

Un plan qui demande à l’« animation » de mener à « une réelle intégration de ces personnes à la société et leur participation à la vie sociale ». Nous savions que certains en étaient là – à s’attaquer aux formes du vieillissement pathologique sans jamais se préoccuper de ses causes sociales, économiques et culturelles –, mais nous ne pensions pas que le manque de volonté irait jusqu’à leur faire prétendre que l’animation possède la capacité à réintégrer des personnes qui ont été désocialisées, autrement dit à remonter le temps. À 60 ans la société les exclut, à 80 l’animation les réinsère !

Un plan qui prétend « développer la solidarité entre les générations en facilitant le rôle des familles et des bénévoles ». Mais la solidarité entre les générations existe – et elle est solide tant qu’elle n’est pas dissoute par la pauvreté. Reconnaître, concrètement, c’est-à-dire avant tout socialement et économiquement, le rôle des familles et des bénévoles, oui. Mais les utiliser pour faire l’épargne de professionnels en nombre suffisant, non. Les solidarités familiales, cœur du lien social, conduisent aujourd’hui, souvent, au sacrifice. Les associations, moteur de l’avancée sociale, sont désormais contraintes de ne travailler que dans l’urgence pour pallier les carences du système. Sans ces sacrifices, de temps, d’énergie, d’argent, de santé, des hécatombes comme celle du mois d’août auraient lieu tous les mois. Faut-il seulement « faciliter le rôle des familles et des bénévoles » ?

Un plan qui propose la création de 13 000 places « d’hébergement temporaire et d’accueil de jour dédiés à la prise en charge des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer ou d’affections apparentées » Il y a aujourd’hui environ 400 000 personnes atteintes de maladies d’Alzheimer qui vivent dans leurs familles. Dans la moitié des cas, elles assument totalement la prise en charge. Qu’est-il prévu pour que ces personnes atteintes de démence et leurs familles puissent recourir à des gardes malades (jour et nuit : autour de 17 500 francs par mois), à un hébergement médicalisé (autour de 15 000 francs par mois) ? Et ces nouvelles places d’accueil de jour ? À quel prix ? Actuellement, autour de 4 000 francs par mois… tandis que le niveau moyen de retraite brut est de 5 500 francs pour les femmes. La différence suffirait-elle pour vivre décemment et avoir une « hygiène de vie adaptée » ?

Un plan qui propose la « mise à l’étude d’un congé d’accompagnement de 3 mois maximum pour s’occuper d’un ascendant ». Et au bout des trois mois, il se passe quoi ? Départ obligatoire en maison de retraite ? Dépression et « syndrome de glissement » pour le vieux ? Dépression et arrêt de travail pour l’aidant ? Et cette « mise à l’étude ». Que faut-il étudier ? La comparaison entre le bénéfice (3 mois de gagné pris en charge par la famille) et la perte (3 mois d’inactivité professionnelle) ?

Un plan qui propose une « rénovation du cadre bâti [qui] devrait [on appréciera le conditionnel] se traduire, en outre, par l’installation dans chaque établissement d’une pièce à température maîtrisée. Les pouvoirs publics veilleront à fixer les normes utiles afin que chaque établissement dispose d’au moins une salle climatisée. » Mais est-ce qu’une seule des personnes ayant projeté cela (pour 2007) a déjà mis les pieds dans une maison de retraite ? Qu’imagine-t-elle ? Une salle suffisamment grande pour accueillir, par exemple, les 80 personnes de l’établissement ? Architecturalement, impossible. On a heureusement détruit les hospices et leur salle commune chauffée par le poêle trônant en leur milieu. Pas assez grande pour tout le monde, donc. Qui va y aller ? Les valides, ceux qui pourront s’y rendre seuls ? Au contraire, les plus fragiles, les grabataires ? Combien de personnes pour les amener jusqu’à la salle ? Et que diront les autres, qui non grabataires avant la canicule, risquent de le devenir pendant ? Alors à tour de rôle ? Chacun une heure puis retour obligé dans la chambre ? Une heure à 22°, six ensuite à 40° ?

Un plan qui indique qu’« une réflexion est engagée avec les sociétés savantes de gériatrie et de gérontologie visant à développer […] des recommandations de pratiques cliniques pour la prise en charge du patient âgé. » Oui, il ne faut pas trop presser nos sociétés savantes. Les quelques millions de « patients âgés » qui vivent en France viennent tout juste d’apparaître ! Pas de précipitation. Engageons (2003-2005 ?) une réflexion (2005-2008 ?) visant à développer (2008-2012 ?) des recommandations…

Un plan qui constate que « le secteur des personnes âgées souffre d’une pénurie de vocations. Il a encore trop souvent l’image de professions difficiles et peu valorisantes. » On se demande bien pourquoi. Sans doute rien à voir avec le mépris pour le « prendre soin » au profit du « soigner », avec l’indifférence historique de la médecine pour les vieux, avec les brillants salaires, avec la belle tradition de punir les soignants en les envoyant dans les services de long séjour. Non, rien à voir avec tout ça. Et on se gardera surtout de dire que, bien des fois, la personne la plus importante pour le vieux, ce n’est ni le chef de service ni le médecin, mais l’infirmière (qui fait le travail du médecin), l’aide-soignante (qui fait le travail de l’infirmière) et l’agent de service hospitalier (qui fait le travail de l’aide soignante). Et on se gardera bien de procéder à une valorisation par le salaire, à une valorisation par l’adaptation des conditions de travail aux particularités de ce métier. Non, « les métiers d’aide à la personne âgée seront valorisés par une campagne nationale, programmée sur plusieurs années… » Quel sera le slogan : « Aimez-moi : pour 7 000 balles, je torche votre mère. » ?

Bref, car il est temps de conclure, un plan qui, loin d’élaborer une politique de la vieillesse centrée sur la non-désinsertion sociale et sur le maintien des activités, centrée sur les moyens concrets d’une vie digne – à domicile, ou dans des familles au rôle reconnu, ou dans des institutions adaptées, avec des personnels suffisants et formés –, n’évitera ni l’aggravation de l’exclusion de plus en plus précoce, du travail comme de la vie sociale, d’un nombre grandissant d’individus (qu’il faudra donc « assister »), ni l’aggravation des réactions pathogènes à cet exclusion, ni l’aggravation de la perception des vieux comme des corps aux besoins physiologiques coûteux, ni l’aggravation des maltraitances. Et qui n’évitera pas que des vieux continuent de mourir, chaque jour, faute d’aides et de soins suffisants, comme il en est mort près de 15 000 en quelques jours cet été.

La France est le seul pays d’Europe où les effets de la canicule ont abouti à un tel nombre de morts.

Face aux critiques faites à ce plan, François François Fillon a déclaré : « Dans le contexte économique actuel et du retard accumulé, c’est vraiment un plan historique. »
Le contexte économique actuel ? La France est seulement le cinquième pays le plus riche du monde.
Le retard accumulé ? Seulement 40 ans.

Comment qualifier un plan qui parvient, en 2003, à se situer en deçà des besoins et des recommandations de 1962 ?

Monsieur Fillon a raison. Un tel ratage, « dans le contexte économique actuel et du retard accumulé » est vraiment historique.