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« Si nous nous obstinons à concevoir notre monde en termes utilitaires, des masses de gens en seront constamment réduites à devenir superflues. » Hannah Arendt
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Robinson, Vendredi et le prendre-soin...

Dans l’actualité, encore, évocation d’une vieille personne vivant seule, très seule, chez elle. Dite "atteinte d’une maladie d’Alzheimer". Dont les voisins suggèrent qu’elle vivait presque "sauvagement"...

Comment ne pas songer à Robinson, isolé sur une île au milieu de l’océan ? À ces vieux Robinsons bien souvent isolés dans leur appartement au milieu de nos grandes villes fraternicides ? À ce que le Robinson de Michel Tournier [1] nous raconte.
Robinson échoue sur son île. Stupeur des premiers jours, certitude qu’il ne peut en partir, qu’il y est le seul humain, « orphelin de l’humanité ». « Il savait maintenant que l’homme est semblable à ces blessés au cours d’un tumulte ou d’une émeute qui demeurent debout aussi longtemps que la foule les soutient en les pressant, mais qui glissent à terre dès qu’elle se disperse. La foule de ses frères, qui l’avait entretenu dans l’humain sans qu’il s’en rendît compte, s’était brusquement écartée de lui, et il éprouvait qu’il n’avait pas la force de tenir seul sur ses jambes. »
Alors il réagit, en s’appuyant sur ses facultés cognitives, de mesure, de calcul, d’organisation : le risque est tellement fort, de la désocialisation, de la déshumanisation, qu’il lui faut contrôler, se contrôler, tout contrôler. Il établit un calendrier très précis, s’oblige à respecter des horaires rigides, dresse une carte de l’île, chaque lieu sa fonction, et des lieux interdits, surveille ses habits au millimètre près, écrit un code civil, détaillé, qu’il sera pourtant le seul à suivre, et qu’il se punira même de ne pas suivre !
Ce fantasme de parvenir, en contrôlant et en limitant, à lutter contre ce qui nous trouble et nous effraye, ne nous parle-t-il que des Robinson ? Pour lui, en tout cas, ce fantasme s’effondre. L’absence d’autrui est plus forte. « La solitude est un milieu corrosif qui agit sur moi lentement, mais sans relâche et dans un sens purement destructif. […] Je sais maintenant que chaque homme porte en lui — et comme au-dessus de lui — un fragile et complexe échafaudage d’habitudes, réponses, réflexes, mécanismes, préoccupations, rêves et implications, qui s’est formé et continue à se transformer par les attouchements perpétuels de ses semblables. Privée de sève, cette délicate efflorescence s’étiole et se désagrège. Autrui, pièce maîtresse de mon univers... Je mesure chaque jour ce que je lui devais en enregistrant de nouvelles fissures dans mon édifice personnel…
Ma solitude n’attaque pas que l’intelligibilité des choses. Elle mine jusqu’au fondement même de leur existence. De plus en plus, je suis assailli de doutes sur la véracité du témoignage des sens. Je sais maintenant que la terre sur laquelle mes deux pieds appuient aurait besoin pour ne pas vaciller que d’autres que moi la foulent. Contre l’illusion d’optique, le mirage, l’hallucination, le rêve éveillé, le fantasme, le délire, le trouble de l’audition… le rempart le plus sûr, c’est notre frère, notre voisin, notre ami ou notre ennemi, mais quelqu’un, grands dieux, quelqu’un ! »

Quelqu’un pour parler ou se taire, pour agir ou ne rien faire mais à deux, quelqu’un pour donner du sens à l’île, quelqu’un pour prendre soin…
Mais Robinson est seul.
Il lutte encore. Suivre le calendrier, la carte, le code… il n’y parvient plus. Cognitivement, il n’en a plus la force.
D’autres supports, d’autres tuteurs, heureusement, bien plus solides : rêveries, devant la mer, les arbres, les animaux, rêveries aussi, mais dangereuses, quand il se laisse couler dans la boue, quand il va se réfugier en position fœtale dans cette grotte au centre de l’île, des heures entières… [2] ; dialogues avec le chien ; surveillance de la croissance des blés qu’il a semés ; écriture dans son journal des souvenirs de son passé, de ses méditations ; lecture de la Bible qu’il a sauvée du naufrage ; prières ; chants et paroles à voix haute… Peu à peu, un nouveau Robinson se fait jour, sensible à la durée plus qu’au calendrier, à la nature sauvage qui l’entoure plus qu’au code civil, un Robinson pour qui ça n’a plus de sens d’éduquer un chien quand on peut plutôt jouer avec lui. Un Robinson libéré de certains carcans, en harmonie sensorielle et émotionnelle avec l’île. Libre.
Libre mais toujours seul. « Les effets dissolvants de l’absence d’autrui » continuent leur lent travail, mettant en péril le sentiment même de soi, le sentiment même du monde. Qui m’assure en effet que le monde existe bien si un autre ne m’en parle pas ? Qui m’assure en effet que j’existe bien si un autre ne me regarde, ne me parle, ne me touche pas ?
Puis Vendredi arrive. En premier lieu, quand ils se découvrent et se voient, nulle joie. Troubles de la reconnaissance. Un vieux sauvagisé aux yeux du jeune, un jeune sauvage aux yeux du vieux. Si différents, de couleur, de culture, de manière d’être au monde… Pourtant, ils sont bien frères. Et chacun avec sa peur, ses incertitudes, sa « présence pure », le vit.
Un autre humain, enfin. Ce Vendredi qui est pour Robinson « toute l’humanité rassemblée en un seul individu, mon fils et mon père, mon frère et mon voisin, mon prochain, mon lointain… » [3], le sauve de la « sauvagisation ».
Un autre humain, une relation, des liens, des motivations à communiquer et à agir de nouveau. Des liens de prendre-soin. Mais qui prend soin de qui ? Vendredi, plus jeune, plus fort, soutient Robinson, qui le guide et en le guidant prend soin de Vendredi.

 

[1] Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du pacifique, Paris, Gallimard, 1967

[2] Robinson oscille : des moments de lucidité, où il parvient à agir, à écrire, mais qui le conduisent vite à penser à sa condition, à sa solitude. Pensée insupportable. Des moments alors où il s’abandonne à une rêverie sans pensée, où son moi se dissout dans la nature et les souvenirs.

[3] Robinson ajoute : « Tous les sentiments qu’un homme projette sur ceux et celles qui vivent autour de lui, je suis bien obligé de les faire converger vers ce seul “autrui”, sinon que deviendraient-ils ? »