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Partage de la soif
Texte paru dans la revue "Santé Mentale", numéro consacré au suicide.

Partage de la soif [1].

Puisque toute réflexion sur le suicide des vieux, en faisant le pari de l’empathie, prend le risque de la projection, autant plonger d’abord, résolument, dans les projections les plus courantes.
Elles apparaissent souvent dans les réactions différentes auxquelles donne lieu le suicide selon l’âge du suicidé. On y entend, avec plus ou moins de nuances, que le jeune qui se suicide commet un acte irrationnel sous le coup de la dépression, que le vieux qui se suicide commet un acte rationnel dû à l’horreur de ce qu’il vit. Le jeune met fin à un avenir qu’on imagine brillant, le vieux met fin à une vie à laquelle on ne prête pas d’avenir. Le jeune, malade, exprimerait son mal-être ; le vieux, philosophe, exprimerait sa dignité et sa sérénité. Derrière cette reconnaissance du « suicide philosophique » du vieux, se cache souvent une toute autre pensée, dont la vivacité est en général proportionnelle à la peur de vieillir : « Mieux vaut mourir que de vivre ça », le « ça » recouvrant un ensemble de caractéristiques assez floues tournant autour de la dépendance, de la perte d’autonomie, de la maladie, de la vieillesse, etc.
À l’autre extrême, soutenu par certaines positions religieuses, figure la croyance selon laquelle la vie vaut toujours la peine d’être vécue. L’individu ne pourrait estimer avoir justement vécu sa vie, avoir épuisé ses ressources et son désir, souhaiter l’achèvement.

Pour être relativement banales, ces idées sont dangereuses. Parce que l’âge de la personne ne constitue aucunement un critère permettant de décider si le suicide est un choix ou un symptôme. Parce que la vie ne s’appréhende pas en termes de quantité : mettre fin à sa vie, quelle que soit sa durée prévisible, reste un acte d’une extrême gravité qui doit interroger les proches de la personne comme la société dans laquelle elle vit.
Parce que la principale cause de suicide, tous âges confondus, reste la dépression. Or les vieux présentent très fréquemment des dépressions, lesquelles laissent apparaître, sur un mode mineur, le même type de réactions que le suicide.

« Être vieux, c’est déprimant. » Partant de ce postulat plus ou moins conscient, la plupart d’entre nous, soignants compris, sous-estiment et sous-diagnostiquent la dépression chez la personne âgée (il est vrai, mais c’est là un autre sujet, que les tests utilisés permettent très facilement de la sur-diagnostiquer…). Il manque encore, à l’heure actuelle, des formations et des outils pertinents de diagnostic de la dépression adaptés aux réalités des sujets âgés.
Ignorée, la dépression donne parfois lieu à un diagnostic erronée de maladie d’Alzheimer, enfermant la personne dans la prédiction d’un avenir inéluctable de déchéance physique et mentale…
Reconnue, la dépression est fréquemment traitée sur un mode exclusivement médicamenteux. Autrement dit, on en traite les symptômes, pas les causes.
Ces causes, quelles peuvent-elles être ?

Rappelons que l’individu âgé est confronté, au moment de l’entrée dans la vieillesse, à des changements physiques, familiaux, sociaux. Son corps n’est plus « tout-puissant », ses enfants ont grandi, la retraite le place face à la perspective d’un long temps libre. Cette transition, qui se traduit parfois par une « crise de sénescence » comparable à la crise d’adolescence qui marque le passage de l’enfance à l’âge adulte, réussit plus ou moins bien.
Idéalement, l’individu s’adapte : les changements physiques ne l’empêchent pas de profiter d’un certain nombre d’activités et de plaisirs, sa famille le voit avec contentement devenir grand parent, la retraite lui permet enfin de vivre pleinement ses passions et ses hobbies, voire d’investir son savoir et/ou son savoir-faire dans des activités associatives ou non-lucratives, sans oublier enfin le temps pour une vie amicale riche…
Mais un tel mode de vie lors de l’entrée dans la vieillesse implique un certain type de vie préalable : il faut disposer, au moment de la retraite, d’un patrimoine financier important, d’un important réseau amical et d’un « capital culturel et intellectuel » qui rend l’individu apte à prendre en main son destin, à planifier son temps, etc. On comprendra qu’un individu pauvre, culturellement et socialement oublié, dont le métier, répétitif, n’ouvrait sur l’apprentissage d’aucune autonomie, d’aucun savoir, d’un réseau amical faible, est déjà en partie perdant lorsqu’il arrive vers la vieillesse.
On voit également que la réussite de cette transition dépend de la société dans laquelle on vit : comment faire le deuil de ce qu’on était s’il n’existe pas de place sociale pour ce qu’on peut devenir ? Si le moindre handicap, la moindre défaillance physique est perçue comme un signe de maladie ; si les savoirs et les savoir-faire de la personne sont considérés comme périmés ; si les lieux de vie sociale et culturelle sont inexistants ou rares, l’individu, aussi énergique soit-il, va se heurter à l’indifférence et au rejet – et risque de se rejeter lui-même.
Inadapté, réactionnaire, réfractaire au progrès, laid, lent, radin… la liste est longue des stéréotypes stigmatisants que notre « culture quotidienne » colle sur le dos des vieux et auxquels les vieux ne peuvent pas toujours échapper. Comment conserver une idée et une image positives de soi, quand la société qui vous entoure ne voit plus en vous qu’un « corps inutile à entretenir » ? Comment ne pas songer au suicide quand l’inconscient collectif, voire celui des proches, transmet le désir que l’on disparaisse ? Ces vieux qui affirment : « Je ne vaux plus rien », « Plus rien ne me retient », nous disent aussi qu’ils sentent qu’à nos yeux ils ne valent plus rien et qu’aucun d’entre nous ne souhaite les retenir.

Et encore n’avons-nous évoqué là que les débuts de la « vieillesse ». Dès que survient le handicap, dès que l’individu ne peut plus apparaître comme ce « brillant senior » inventé par les publicitaires, la société ne cesse de lui renvoyer une image de lui-même centrée sur le déclin. Le mot « dépendant » est alors lancé comme un reproche, et les individus vivants s’effacent derrière le « problème économique ».
Comment ne pas être débordé par l’angoisse et la peur quand l’image dominante de la vieillesse, aussi prégnante que fausse, nous conduit à l’appréhender comme une inévitable déchéance ? Comment ne pas se sentir de trop quand on baigne dans une idéologie où cette dépendance physique, parce qu’elle implique du temps et de l’argent, est considérée comme un poids énorme que l’on n’a pas le droit de faire porter à ses proches et à la société ?

Alors on traite les symptômes. Mais peut-on soigner par des médicaments les conséquences de conditions de vie qui n’offrent à la personne ni les moyens de son bien-être, ni ceux du maintien de toutes ses capacités, physiques, psychiques, sociales ?
Certaines des principales causes de dépression et de suicides sont induites par la manière dont sont encore, trop souvent, traités les vieux dans un système global de prise en charge qui, à cause d’une absence de volonté sociale, à cause d’une mauvaise compréhension des besoins de l’Homme, considère que l’essentiel est fait quand une personne est à peu près soignée, nourrie et lavée. Faut-il rappeler certains faits ? L’importance de l’isolement, des maltraitances graves, des privations de liberté, des absences d’activités ? Faut-il rappeler que dans de trop nombreuses institutions, les vieux ne communiquent en moyenne que 2 minutes par 24 heures ; ne sont levés qu’une fois tous les deux jours ; ne sont lavés qu’une fois par semaine ? Faut-il rappeler que certaines institutions s’apparentent à des « fabriques de grabataires » [2] ?

Il est des questions que nous ne pouvons ignorer : est-il étonnant qu’un vieux s’exprime par son corps quand son corps est la seule partie de lui dont nous nous (pré)occupons ? Est-il étonnant qu’un vieux provoque sa mort quand c’est seulement sur l’arrêt de sa vie qu’il se sent détenir encore un pouvoir ? Le suicide ne serait-il pas parfois la seule « liberté » que nous lui laissons ?

Si les vieux, contrairement à ce que l’on entend souvent, ne possédaient pas une formidable capacité d’adaptation, ne seraient-ils pas bien plus nombreux à se suicider ? Quand on voit en effet ce à quoi l’on réduit parfois leur vie – de longues journées passées dans l’isolement affectif, passées de repas en repas avec une toilette ou une animation par-ci par-là, face au paysage, à la télévision ou au plafond de la chambre – on pourrait s’étonner de leur résistance. On pourrait penser qu’ils ne supporteront pas de tuer le temps en attendant que le temps les tue…
On pourrait alors s’inquiéter et se demander si nous n’avons pas ainsi détruit leur énergie et leur humanité au point qu’il ne leur reste même plus l’énergie et le désir de se suicider.
La dépression se serait donc transformée en désespoir : celui qui conduit, comme le décrit Marguerite Charazac-Brunel [3], à un suicide social et psychique. Se comprendraient ainsi toutes les formes de suicide qui, pour être moins frappantes que d’autres (pendaison, défenestration, etc.) n’en sont pas moins fréquentes : syndrome de glissement, refus de se nourrir, arrêt de prise de médicaments essentiels, etc.

Néanmoins, là encore, prenons garde aux projections et avouons notre ignorance.
Ces vieux qui nous effraient tant, ces vieux qui nous font penser « mieux vaut mourir que de vivre ainsi », ces vieux qui présentent des signes extérieurs de mort psychique, ces vieux déments qui déambulent sans fin, qu’en connaissons-nous ? Sommes-nous bien certains que notre tendance à ne juger de ce que pensent et ressentent les vieux qu’en fonction de ce qu’ils en communiquent, ne nous fait pas passer à côté de leur réalité ?
Nous savons que lorsqu’il est confronté à la baisse de son énergie, l’individu âgé recourt souvent à un simple principe d’économie. Ne pouvant se placer sur tous les fronts à la fois, il peut choisir de sacrifier certaines activités – les activités physiques étant les plus dépensières – pour mieux se concentrer sur d’autres, en particulier l’activité intérieure.
Il existe ainsi beaucoup plus de vieux qu’on ne le croit, parmi ceux que l’on juge, à notre aune, irrémédiablement atteints et éteints, qui « deviennent en quelque façon réellement infantiles dans leurs demandes et leur mode de relation aux autres […] afin de préserver en eux une toute petite oasis, lucide, brillante mais presque invisible du dehors, un coin d’âme pourrait-on dire, qu’ils cultivent avec ferveur [4] . » Il en est ainsi, par exemple, « chez certaines personnes âgées qui ont développé une foi religieuse à tonalité doucement mystique, leur permettant de lire silencieusement et de traiter les signaux de l’environnement (dont elles ne décrochent qu’au niveau des réponses et des initiatives concrètes) pour confirmer et enrichir leur expérience secrète de la vie.
« On peut se demander jusqu’à quel point de telles organisations économiques ne réalisent pas, même quand on serait porté à les bousculer pour récupérer dans le fonctionnement social l’énergie consacrée à la vigilance intérieure secrète, des adaptations précieuses et, compte tenu de certaines circonstances et de telle ou telle histoire personnelle, profondément équilibrantes et riches d’humanité [5] . »

Lorsqu’une personne vous tend la main et qu’il existe un risque de chute, il y a deux manières de procéder. Lui prendre la main est la moins sûre : si pour une raison ou une autre l’un des deux lâche, c’est la chute. Se tenir l’un l’autre par les poignets permet en revanche de prévenir ce risque : si l’un lâche, l’autre tient toujours. Jusqu’à quel point une telle pratique peut-elle servir de métaphore ? Quand un vieux lâche la main de son proche ou du soignant, autrement dit quand il commence à se laisser mourir, celui-ci doit-il le retenir ? Ne pas le faire, c’est ignorer que la déprise du vieux peut être en réalité une manière de s’assurer qu’il est tenu. En le lâchant, nous lui signifions donc que nous ne tenons plus à ce qu’il vive. Le faire trop, c’est prendre le risque d’empiéter illégitimement sur sa liberté de nous quitter. Il n’existe pas une réponse, mais autant de réponses que de personnes. Parfois, il faudra lâcher la main pour prendre le vieux à bras le corps et lui assurer un soutien encore plus fort. Parfois, il faudra lâcher la main pour que le vieux puisse s’allonger et mourir.

Au-delà de la relation de soins, le lien essentiel qui relie deux personnes est le partage de notre condition humaine. Il implique de ne jamais cesser de reconnaître l’autre comme un semblable et de toujours veiller à lui permettre jusqu’au bout de vivre ce qui caractérise un être humain (se tenir debout, communiquer, demeurer dans un environnement social et culturel, être avec ses proches, partager ses repas, utiliser ses sens, etc.).
Le partage de notre condition humaine, c’est aussi l’empathie et le partage de nos fragilités. Il n’est plus sûr moyen de laisser le vieux seul face à l’angoisse que de la dénier. « Vous allez bientôt guérir », « Vous nous enterrerez tous », « Mais ne dites donc pas de bêtises », autant de manières de répondre à celui qui dit qu’il va bientôt mourir qu’il est déjà mort pour nous. Autant de manières de détruire le lien et de refuser qu’être seul face à sa mort n’empêche pas de partager avec l’autre l’ignorance ou l’espoir, la peur ou la soif.

 

[1] Partage de la soif est le titre d’un éblouissant roman de Jacques Chauviré

[2] Lire Marguerite Mérette, « La fabrique des grabataires », in Yves Gineste (dir.), Silence, on frappe… : de la maltraitance à la bientraitance des personnes âgées. Animagine, 2004.

[3] Marguerite Charazac-Brunel, Prévenir le suicide : clinique et prise en charge. Dunod, 2002.

[4] Claude Janin, « À propos de la psychopathologie du troisième âge. Quelques hypothèses psychodynamiques ». In : Jean Guillaumin & Hélène Reboul (dir.), Le Temps et la vie : les dynamismes du vieillissement. Chronique sociale, 1982.

[5] Claude Janin, idib.