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Xavier Darcos ou la solidarité familiale contre la solidarité nationale
Enée et Anchise : un modèle innovant.

Voilà quelques mois, quelques années même, que de discours de sénateurs (Philippe Marini) en discours de ministres (Xavier Bertrand), on savait que ce que certains appellent encore le 5e risque – un risque de sécurité sociale dédié à toutes les situations où, quel que soit l’âge, une personne a besoin, à cause d’un accident, d’une maladie, d’un handicap, d’être aidée pour les actes de la vie quotidienne – ne serait jamais élaboré par ce gouvernement.

Lequel, soit dit en passant, lutte même pour que ce qu’il est convenu d’appeler la convergence (convergence des champs du vieillissement et du handicap, instituée par la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées) ne devienne jamais une réalité : il faut que les personnes en situation de handicap de plus de 60 ans continuent d’être considérées comme des "personnes âgées dépendantes" et ne disposent surtout pas des mêmes aides que celles de moins de 60 ans. Cela coûterait bien trop cher (voir un exemple concret dans cet article)...

Tout récemment, un nouveau tour de passe-passe idéologique et notionnel vient d’être commis par Xavier Darcos.

Dans un discours sur ce non-projet de non-5e risque prononcé lors d’une conférence organisée par Les Echos, Xavier Darcos tenait surtout à rassurer les libéraux inquiets : l’Etat ne dépensera pas plus et l’objectif est bien toujours de faire progressivement passer toutes ces questions de "dépendance" sur les assurances privées : l’objectif est bien que chacun assure son éventuelle situation de handicap après 60 ans comme sa voiture. Avec bien entendu – on n’est pas des sauvages quand même – un petit filet de sécurité (type hospice années 60) pour ceux qui ne pourront pas se payer ces assurances.

Mais... et c’est là la grande trouvaille de Xavier Darcos, il n’y a pas que les assurances qui doivent compenser ce que l’Etat, la solidarité nationale, ne prendra plus en charge.

Il y a aussi la solidarité familiale.

Ecoutons notre ministre :

« [...] nous devons trouver des financements pérennes et innovants : je pense à la solidarité familiale, que nous devons renforcer...
J’ai évoqué tout à l’heure le rôle fondamental de la solidarité familiale. C’est, je crois, la première et la plus naturelle de toutes les solidarités, celle qui s’exerce depuis la nuit des temps, celle que l’on a représentée dans la peinture par exemple, que l’on songe au héros Enée portant sur son dos son vieux père Anchise pour fonder la nouvelle Troie.
Je veux non seulement encourager et soutenir cette solidarité familiale, mais aussi réfléchir aux pistes permettant de la renforcer, en n’hésitant pas à poser par exemple la question du rôle que peut jouer le patrimoine pour contribuer à ce soutien. »

C’est beau comme l’antique.

Xavier Darcos portant son père lors de l’effondrement du ministère du travail

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La solidarité familiale, un financement innovant ! J’espère que vous mesurez bien ces mots. Ils signifient que le modèle "19e siècle", pré-sécurité-sociale, de la vieille invalide dont on prend soin à la maison quitte à ce qu’une des filles ne travaille pas, ne se marie pas, ne s’en aille pas, ou qu’on balance à l’hospice, est un modèle innovant. Un modèle d’avenir.

Philippe Marini portant son père lors de l’écroulement du Sénat

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La légende d’Enée et Anchise présentée en modèle innovant pour penser les relations entre générations. Les enfants qui portent leurs parents, innovant. Il fallait oser. Xavier Darcos l’a fait. [1]

Actuellement, pour ne prendre qu’un exemple, la majorité des personnes atteintes de syndromes démentiels vivent à domicile, et ce sont leurs proches qui majoritairement les aident et prennent soin d’eux, fréquemment 365 jours par an et plus de 15 heures par jour.
Face à un tel recul de la solidarité familiale, il était temps d’être innovant et de la renforcer.

Xavier Bertrand portant son père lors de l’explosion du siège de l’UMP

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Mais pourquoi s’arrêter là ?
Avec toutes ces assistantes sociales, ces psychologues, ces auxiliaires de vie, il doit bien y avoir quelques Enée qui travaillent ou pire sont au chômage ou pire ne vivent plus chez leurs parents, et laissent donc ces professionnels porter pour eux leur Anchise. Insupportable.

Mais pourquoi s’arrêter là ?
Enée pourrait aussi porter sa femme, lorsque celle-ci est enceinte et que le risque maternité de la sécu coûte cher. Enée pourrait aussi porter son fils lorsque celui-ci est en arrêt et que le risque accident du travail coûte cher. Etc.

Trêve de plaisanterie.
Au regard de la réalité, de ce qu’on sait de la réalité de la grande majorité des personnes âgées malades et/ou handicapés et les grandes difficultés que connaissent ces personnes et leurs familles pour pouvoir, malgré une solidarité familiale très forte, être bien aidées, soignées, accompagnées, les propos de Darcos sont obscènes.

Nicolas Sarkozy portant son père à la suite de la prise de l’Elysée

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Ils le sont d’autant plus qu’ils émanent une fois de plus, comme avec Bertrand ou Marini, de grands bourgeois pour qui bien souvent la solidarité familiale consiste à avoir les moyens de payer des jeunes femmes (déclarées ou non) pour prendre soin 24 heures sur 24 de leur vieux père ou de leur vieille mère. La "solidarité familiale", c’est bon pour les femmes, c’est bon pour les pauvres. Les riches sénateurs ou ministres ont du travail et ont de quoi payer des Enée pour porter leur Anchise.
Une réalité dont semble témoigner, notons-le en passant, cette récente publicité pour les services à la personne : riche vieille dame blanche et aide à domicile immigrée ?

 
Post Scriptum :
Xavier Darcos vient d’être remplacé au Ministère du Travail par Eric Woerth. Lequel déclarait il y a quelques mois :
"Quel Français peut dire qu’il a dû renoncer à des soins pour des raisons financières ? Cela n’existe guère."
Sans commentaires. Enfin, rappelons juste que d’après l’IRDES, environ 25% des "ménages modestes" renoncent à des soins pour des raisons économiques.

[1] Dans la série "il faut oser", citons Laurence Parisot qui, récemment, pour souligner la nécessité de repousser fortement l’âge de départ à la retraite, n’a pas craint d’affirmer : "Lʼespérance de vie approche les 100 ans". (Journal du Dimanche, 14/02/2010) )