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Sur une autre planète...
Un texte de Marguerite Mérette

En attendant que son site, en cours de reconstruction, soit terminé, vous trouverez ici ce texte que Marguerite Mérette (auteure du superbe Pour la liberté d’être - éditions Logique, 2004) avait écrit pour le colloque de Gerialist, à St-Étienne, le 28 juin 2003.

(NdE. : le sigle CHSLD signifie "Centre d’hébergement et de soins de longue durée". Grosso modo, l’équivalent québécois de nos EHPAD, autrement dit de nos maisons de retraite médicalisées)

Un nom

Il était une fois une planète qui ressemblait tellement à la terre qu’elle aurait pu porter le même nom si elle n’avait pas été si petite. D’autant plus que ses habitants ressemblaient étrangement aux terriens. D’interminables débats n’ont pas réussi à décider comment s’appelleraient ces êtres qui avaient tout des hommes, sauf le fait d’habiter la même planète que les hommes.

Il fallait leur donner un nom qui marque leur appartenance à ce nouveau monde. Les concepteurs du dictionnaire s’arrachaient les cheveux. En effet, il aurait été facile de nommer les habitants d’une planète si cette planète avait elle-même une identité et un nom. Or cette planète-là les cherchait encore. En attendant qu’elle les trouve, puisque je désire vous parler d’elle, j’appellerai cette planète Microcosme.

Une logique

Jetez un œil dans mon télescope. Vous verrez que Microcosme montre une bien drôle de logique. On dirait qu’il y a deux populations. L’une est constituée de personnes plus ou moins vieilles, mais considérées comme un groupe uniforme de vieux. Ce sont les habitants de la planète. L’autre occupe temporairement le même territoire et s’occupe des vieux mais retourne tous les jours vivre sa vie ailleurs, on ne sait où, peu importe. C’est le groupe des Temporaires.

Jamais le groupe des vieux n’est “ laissé à lui-même ”. Les habitants sont constamment entre les mains et sous la logique des Temporaires, sauf quand au nom de la liberté et de la qualité de vie, les Temporaires “ laissent à lui-même ” quelqu’un qui aurait besoin d’assistance ou d’accompagnement.

Ah justement, voici un vieux ! Un beau spécimen ! Il est ce qu’on appelle “ un gros cas ”. Il a de la difficulté à bouger et surtout il prend du temps. Comme il a une voiture électrique qui lui sert de jambes, il aime en profiter et explorer sa planète autant que possible. Mais les Temporaires ont autre chose à faire que de l’aider à passer du lit à la voiture et de la voiture au lit. “ Gros Cas ” sert de marge de manœuvre quand les Temporaires ont trop de travail, par exemple si l’un des leurs est absent.

Si “ Gros Cas ” reste couché, les Temporaires pourront faire manger trois vieux plutôt qu’un seul. Alors chaque fois qu’il manque un Temporaire, “ Gros cas ” est mis entre parenthèses. On lui a bien expliqué qu’il n’est pas seul au monde. Il a le devoir de comprendre…

Tenez : voici deux autres habitants de Microcosme. Ce sont des femmes. Elles se voisinent avec courtoisie. Mais l’une est mal à l’aise quand elle voit passer l’autre en “ petite tenue ” pour se rendre aux toilettes. Elle est gênée de la voir ainsi, la jaquette ouverte dans le dos, la culotte de plastique qui pend. Elle voudrait cacher son malaise à la regarder parce qu’elle-même se sentirait gênée si elle était à la place de sa voisine. Elle ne peut pas ne pas la voir. La porte des toilettes est à quelques pas de la table où est servi son petit-déjeuner, juste en face. Et il est impossible de trouver un autre endroit où s’installer pour manger dans cette petite chambre.

Les habitants de Microcosme ont emprunté aux terriens certaines idées qui feraient bien leur bonheur. Par exemple, ils ont réussi à faire proclamer par leur gouvernement que sur Microcosme, la protection de l’intimité était une valeur importante. Le gouvernement appelle ces valeurs privilégiées des “ critères de qualité ”. Pour les habitants, ce qui compte, c’est qu’elles soient présentes, ces valeurs, peu importe comment on les appelle. Ils constatent malheureusement un décalage entre les valeurs proclamées et la réalité qu’ils vivent, comme s’ils ne parlaient pas la même langue.

Pour préserver l’intimité, donc, il y a bien les portes. La vieille dame pourrait garder sa porte fermée, tout près de son nez. Mais elle ne veut pas offusquer sa voisine dont elle apprécie le voisinage et la porte ouverte. Une porte fermée, ce n’est pas très invitant. Et c’est très chaud pendant l’été.

Elle a entendu parler qu’il existe sur terre des rideaux, faciles à faire glisser, qui peuvent favoriser le degré de discrétion selon le moment de la journée, sans que la porte soit fermée. Elle a même vu quelques logis de Microcosme qui étaient délimités par un rideau, parfois complètement fermé, parfois complètement ouvert, ou quelque part entre les deux.

Elle en a parlé aux Temporaires. Ceux-ci ont une fâcheuse tendance à ne voir que par leurs yeux et à plaquer leurs propres mots. Quand la vieille dame montre le rideau à la porte d’un autre logis et le nomme “ intimité ”, le Temporaire répond : “ Horreur ! Ça fait trop hôpital ! ” Il n’a saisi de l’intimité ni le mot ni la chose.

Le mot “ porte ” ne veut d’ailleurs pas dire la même chose pour les uns et pour les autres. Il peut vouloir dire prison et sera imposé, il peut vouloir dire espace personnel vital et sera refusé. Non, l’habitant ne parle pas toujours le même langage que les Temporaires. C’est un faux langage commun, que l’on parle du respect ou du bien. Ce bien et ce respect peuvent prendre un sens différent pour l’habitant, exactement comme pour le mot “ porte ”. C’est un faux langage commun parce que le même mot possède un sens différent pour chacune des deux personnes qui l’emploient.

(En chuchotant) : “ Faux-dément a déjà dit : (peut-on répéter ça ici ???) je vaux plus que mon argent : moi, on m’enferme, mais y a pas moyen de mettre sous clé mes biens précieux : ni mes écus, ni même mon c.. ! ”. Pardonnez-lui, c’est sa logique à lui. Il a horreur de ne pouvoir fermer à clé la porte des toilettes.

Les habitants qui reçoivent les soins et services prétendent que ce sont eux qui doivent créer le dictionnaire. Parce qu’ils sont des êtres humains et que chaque être humain est le seul à pouvoir juger de sa qualité de vie et du sens de sa vie. Pour le moment, le dictionnaire est entre les mains du gouvernement et des Temporaires.

La planète Hôpital

“ Hôpital ”, c’est le nom d’une autre planète d’où ont été chassés les habitants de Microcosme et à laquelle il ne faut surtout pas ressembler. Bien sûr, tous les habitants sont là parce qu’ils ont besoin de soins et autres services fournis par les Temporaires. À une autre époque, ces soins et services étaient dispensés sur Hôpital. On leur a dit que Microcosme était bien mieux que Hôpital. C’est un Milieu de vie où on ne voit pas que la maladie et la guérison. C’est ce qui a amené les habitants à changer de planète, quoique dans le fond, ils savaient bien qu’ils n’avaient pas vraiment le choix. Cette promesse de pouvoir vivre comme s’ils étaient “ chez eux ” était alléchante. Comment résister à y croire ?

Ils étaient quand même sceptiques puisqu’ils ont dû troquer leur milieu de vie contre les soins et services divers dont ils avaient absolument besoin. Maintenant qu’ils se sont installés, on dirait qu’il ne faut plus parler de soins et services, sous prétexte du milieu de vie !

Ils ont fait confiance parce qu’on leur a promis qu’ils pourraient reprendre un certain contrôle sur leur vie malgré le handicap ou le grand âge. Ils seraient soulagés autant que possible de leurs douleurs. Ils seraient assistés pour les actes de la vie quotidienne. Par exemple, une habitante qui ne sera plus capable d’ouvrir le dernier tiroir de son bureau pourra le faire ouvrir par quelqu’un d’autre ! C’est d’ailleurs la prochaine perte qu’elle anticipe avec anxiété. Les petits deuils successifs ont été déjà si nombreux !

L’idéal, c’était quand ils vivaient “ chez eux ” et que des gens de “ Hôpital ” se déplaçaient pour leur dispenser des soins. Ils avaient tout : le milieu de vie et les soins qui favorisent le contrôle sur sa vie. Gros cas ne comprend pas le décalage qu’il y a entre ce passé et le vocabulaire de même que la logique de Microcosme. Qu’a-t-il fait pour qu’on le voie si différent de ce qu’il était ? Ou qu’est-ce qui a changé le regard qu’on porte sur lui ? Il ne se tient plus debout mais il est quand même un être humain, comme les terriens. On lui avait promis les mêmes droits. On lui avait même promis que les soins et services faisaient partie de ces droits, parce qu’il en avait besoin. Si les Temporaires occupent la moitié de l’espace, c’est parce que les habitants de Microcosme ont besoin de soins et d’assistance. Le mot besoin, comme les autres mots, ne veut pas dire la même chose pour tout le monde. Là encore, les concepteurs du dictionnaire sont incapables de se mettre d’accord.

En attendant, Gros Cas se demande pourquoi plusieurs habitants doivent se battre pour recevoir ces soins et services… ou se résigner à s’en passer. Quand ils posent la question, on les renvoie à leurs propres devoirs et on fait leur procès. Gros Cas appréhende un peu le moment où la définition d’un “ bon ” Gros Cas apparaîtra au dictionnaire. Il s’attend à ce qu’un Gros cas n’ait pas plus sa place dans le dictionnaire que sur la planète, à moins que ce ne soit une place usurpée aux autres habitants, ce qu’il ne veut pas.

La mission

Lors de la première pelletée de terre, les gouvernements avaient proclamé : “ La mission de Microcosme consiste à offrir de façon temporaire ou permanente des services d’hébergement, d’assistance, de soutien, de surveillance ainsi que des services psychosociaux, infirmiers, pharmaceutiques, médicaux et de réadaptation. Les services s’adressent aux adultes en perte d’autonomie fonctionnelle ou psychosociale, principalement les personnes âgées qui ne peuvent plus demeurer dans leur milieu de vie naturel. ” (Site de l’Association des CLSC-CHSLD du Québec).

Environ 28 000 habitants ont donc émigré vers Microcosme, laissant tout ce qu’ils avaient, biens et famille, pour profiter de ces promesses. Au début, les règles n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui. Les habitants de Microcosme pouvaient emménager pour de simples services d’hébergement. Les Temporaires étaient alors discrets et peu nombreux. Mais les habitants sont devenus de plus en plus nombreux et tous ont besoin de soins. Les Temporaires ont augmenté en nombre et malgré cela ne suffisent pas à la tâche. La planète est surpeuplée d’Habitants qui se disputent le territoire et le pouvoir avec les Temporaires.

Les candidats qui n’ont pas absolument besoin de venir vivre sur Microcosme doivent maintenant attendre pour laisser la place aux autres. Et la liste d’attente s’allonge de plus en plus. Les habitants sont perçus comme des privilégiés pour le simple fait de leur présence sur Microcosme. La “ loi du marché ” n’est pas en leur faveur ! Et les nouvelles règles du jeu sont loin d’être claires.

Gros Cas vous dirait qu’il se sent de trop. Il se demande pourquoi c’est toujours lui qui écope quand les Temporaires sont débordés. N’est-il pas au contraire celui qui a le plus besoin d’eux ? Pourquoi faut-il choisir entre manger et marcher, entre vivre un peu et mourir un peu, entre être un homme libre et se soumettre à tous ceux qui nous veulent du “ bien ”, un bien qui n’a pas toujours de sens pour nous ? Voilà ce que dirait Gros Cas.

Il n’ose pas parler. Parce qu’il a besoin des Temporaires et que les Temporaires sont un bon peuple. Même si ce n’est pas pour 24 heures par jour, les Temporaires eux aussi s’exilent quand ils viennent sur Microcosme. Eux aussi laissent là-bas leur chez eux, leurs valeurs, leurs lois, leur vie. Ils deviennent eux aussi des habitants de Microcosme, pas tout à fait mais presque. Le gouvernement de Microcosme est leur gouvernement à eux aussi. Et si le gouvernement dit aux Temporaires de ne pas lever Gros Cas pour faire manger les autres, il n’y a plus rien à ajouter…

Les familles

…à moins que les familles viennent visiter leur parent. Au début, les Temporaires les regardaient d’un drôle d’œil. Ils allaient voir le gouvernement pour lui parler des “ familles perturbatrices ” ; vous savez, ces familles qui posent des questions, qui disent leur mot sur tout, qui surveillent les Temporaires ou leur donnent des conseils… Le gouvernement un peu embarrassé, ne voulant pas contrarier les pauvres Temporaires qui faisaient déjà tout ce qu’ils pouvaient, et ne voulant pas non plus aller à l’encontre de la constitution Microcosmique, a dû leur dire “ On n’a pas le choix, notre mission est aussi envers les familles puisqu’elles sont inséparables des habitants. Faites de votre mieux pour que les familles soient satisfaites ”.

Même si on n’a pas encore trouvé de nom aux habitants, on en a fait une définition : L’habitant de Microcosme est un “ tout indivisible, unique et en devenir, agissant en conformité avec ses choix, ses valeurs et ses croyances ainsi que selon ses capacités. L’habitant est en relation avec les autres (personnes, famille, groupe ou collectivité) et en interaction avec son environnement. ” (Perspectives de l’exercice de la profession d’infirmière, OIIQ, 1996, p.8)

Alors les familles demandent aux habitants s’ils se sentent chez eux, puisqu’ils sont dans un nouveau milieu de vie, absolument pas comme sur Hôpital. L’un répond : “ Oui, je me sens chez moi la journée où on ne me laisse pas dans mon lit. ” Cet habitant a le titre de Grabataire. Les concepteurs du dictionnaire s’arrachent encore une poignée de cheveux parce que ce titre ne devrait pas être porté pendant de longues périodes. On ne vit pas dans un lit, selon la logique des êtres humains.

Microcosme est une planète trop jeune pour savoir quelle logique adopter. En attendant, on nomme Grabataire la personne qui est dans son lit pour le reste de ses jours. Peu de personnes correspondent exactement à cette définition parce qu’on a inventé des substituts de lit et parce qu’en levant des habitants de temps en temps dans ces faux-lits, on ne sait plus qui correspond à la définition. En fait, on ne sait pas plus ce que veut dire “ se lever”. Quand un habitant comme Gros Cas est encore actif et bien vivant grâce à sa voiture motorisée, il devient en quelque sorte inclassable. Sa famille lutte pour qu’il ne soit pas classé définitivement dans la catégorie des Grabataires. Car pour les habitants et leur famille, cette catégorie est un peu comme celle de la mort, on n’en revient pas ! De toute façon, la gouvernement ne veut pas lui non plus que le titre soit accordé à un habitant de façon explicite et nourrisse les statistiques : cela ne donnerait pas une bonne image à une planète qui se veut Milieu de vie. C’est encore un de ces fameux critères de qualité, patate chaude renvoyée constamment par les plus hauts gouvernements.

Le gouvernement à mi-hauteur doit donc répondre à la famille du mi-grabataire :

- Votre parent n’est pas levé tous les jours parce que ce n’est pas nécessaire. Nous levons habitant mi-grabataire le jour de la messe, le jour des visites et le jour du bain à la baignoire. Pourquoi serait-il levé les autres jours ? Ça le fatigue d’être dans son faux-lit, pendant 6 à 8 heures dans la même position et sans être changé de culotte. D’ailleurs, une fois qu’il est dans son faux-lit, vous savez que c’est tout un problème s’il fait une selle. Ces faux-lits ne sont pas conçus en prévision de ces fâcheux inconvénients. Heureusement que votre parent n’est pas levé tous les jours.
- Pourquoi n’est-il pas dans son faux-lit plus souvent et moins longtemps ? réplique la famille.
- Parce que, Monsieur le Proche-Perturbateur, lever et coucher un mi-grabataire est une tâche qui prend beaucoup de temps. Autrefois, c’était clair : il n’y avait que les grabataires et les non grabataires. C’est seulement sur Microcosme que les mi-grabataires existent. Les Temporaires ne savaient plus comment faire pour lever tout ce monde incapable de se porter sur ses jambes. Alors nous avons établi des règles organisationnelles. Tous les habitants sont levés pendant le jour et couchés au début de la soirée. Ainsi, la justice est assurée et aucun ne reste au lit parce qu’un voisin a été levé et couché deux fois.

- Quelle différence ça ferait de lever et coucher la moitié des faux-grabataires le jour et l’autre moitié le soir ?

- Ben vous n’allez pas nous montrer comment faire notre travail !

Le Proche-Perturbateur a quand même bien ri dans sa barbe, avec Mi-Grabataire. Comme il vient de l’extérieur, il sait ce qui se passe sur les autres planètes, en particulier sur celles où vivent les hommes. Il sait que le regard extérieur est très important pour la bonne image d’un gouvernement. Il a simplement fait remarquer au gouvernement qu’il dirait au Grand Haut-Parleur que sur d’autres planètes qui n’ont pas encore de nom, tous les habitants sont levés tous les jours. Le Proche-Perturbateur avait un grand pouvoir : il était informé des critères de qualité !

Nul ne sait si le gouvernement a dû user du fouet pour que les Temporaires arrivent à lever à tous les jours ce Mi-Grabataire en particulier. Nul ne sait non plus si les autres Faux ou Mi-Grabataires qui n’ont pas la chance d’avoir un Proche-Perturbateur sont encore levés tous les deux jours ou si à cause de cela ils ne sont plus levés du tout.

Nul ne peut le savoir, parce que les critères de qualité ne sont pas connus des personnes qui pourraient demander des comptes sur leur respect… des personnes comme Proche-Perturbateur, par exemple. Ce serait l’anarchie sur Microcosme si tout le monde se mettait à s’enquérir de la qualité. Et c’est le devoir des gouvernements de préserver l’ordre. Le gouvernement se contente d’assurer la satisfaction des familles peu présentes (c’est facile, elles ne savent rien) et de celles qui risquent d’alerter Grand Haut-parleur. Les habitants eux-mêmes ne constituent pas une grande menace. Microcosme est isolée, plusieurs de ses habitants sont sourds, aphasiques, incapables de se lever, plusieurs sont même déments. Alors… il faut bien faire confiance au gouvernement pour faire respecter leurs droits ! Les critères de qualité en témoignent, par leur simple existence !… de même que les codes d’éthique, les chartes, les déclarations, et les notes de service transmises aux Temporaires.

Déments et faux-déments

Mais que se passe-t-il là ? J’entends une voix.
(Fredonner sur les notes : do mi do ré mi mi do mi ré do la)

À qui sont mes ongles,
À qui sont mes doigts ?
À qui est ma bouche,
Et mon estomac ?

À qui sont mes jambes
Qui ne marchent pas ?
Ou qui quand el’ marchent
Se font mettre au pas ?

À qui est mon cœur,
À qui est mon bras ?
Mon corps tout entier
Est resté là-bas.

À qui est ma tête ?
Je ne comprends pas :
J’essaie encor’d’être
Mais n’y arriv’pas.

Je suis le dément
Chez les bien-pensants.
Je cherche la vie
Avant le trépas.

Qu’est-c’ que j’ai de trop,
Qu’est-c’ que je n’ai pas ?
Mon corps en morceaux
Est vide de mots.

Est-ce qu’on m’entend ?
Je crie par en d’dans.
J’suis un faux-vivant,
Suis-je un vrai dément ?

Je le reconnais, c’est Faux-Dément, enfin tout dépend du dictionnaire ! Tout le monde l’aime, il est doux comme un agneau. Parce qu’il marchait trop, on l’a attaché pour lui permettre de se reposer. Parce qu’il risquait de s’étouffer, on lui a servi des purées. Il a cessé de manger, il a cessé de marcher. Il fait toujours fausse route, avec ses jambes ou autrement. Il n’a jamais raison, même quand il dit qu’il a mal. La raison du plus fort n’est pas celle du dément. Mais il est doux et silencieux et tout le monde l’aime.

À cause de sa douceur et parce que le mot “ chosifier ” n’existe pas encore dans le dictionnaire, les Temporaires vont l’affubler d’un chapeau miniature ou d’une fausse moustache. Il ne s’en offusque pas. Il ne comprend pas. Il n’a pas les droits de la statue protégée de la profanation. Dans son monde et son langage, peut-être se dit-il ce qu’on dit pour lui : “ Ils ne comprennent pas, ils ne peuvent pas comprendre ”. Le dictionnaire contiendra peut-être un jour le dicton : “ Il y a toujours un plus dément que soi ” !

Heureusement, le symbolisme de la chosification ne semble plus être à sa portée. Comme une statue, il représente au moins encore l’être vivant qu’il a déjà été. Et ces objets dont il est affublé lui confèrent diverses “ personnifications ”.

Juger et sévir

Être une chose aimée par l’entourage est peut-être plus doux qu’être perçu comme une personne mais antipathique. L’exemple le plus spectaculaire est celui de la femme obèse, venant d’une planète étrangère et ayant de la difficulté à tenir des objets entre ses mains. Comment être sûr qu’elle ne fait pas exprès pour laisser tomber des pelures d’orange sur le plancher de sa chambre ? Pourquoi fait-elle un drame lorsque des temporaires relèvent sa jupe au-dessus de sa tête pour la changer de culotte ? Pourquoi mange-t-elle du pain et plein d’aliments défendus aux obèses ? Pourquoi n’aime-t-elle pas les mêmes aliments que nous ?

Quand le doute s’installe, comment être sûr qu’elle ne fait pas exprès pour faire une selle après qu’on l’a installée au fauteuil ? Pourquoi se plaint-elle de constipation alors que son fonctionnement intestinal est si problématique pour les Temporaires ? Pourquoi s’acharne-t-elle à gagner du poids encore et encore, alors que les Temporaires ont de la difficulté à la lever et à l’asseoir dans une chaise déjà trop étroite ?

Elle est la seule personne sur toute la planète pour qui les Temporaires ont porté un masque pour la laver après une selle. Il faut dire que l’habitante obèse hésite à avouer qu’elle a besoin d’être changée. Elle risque de devoir rester au lit tout le reste de la journée et elle appréhende les signes de contrariété que les Temporaires lui montrent. Mais ce qui la rend le plus antipathique, c’est qu’elle crie quand on ferme sa porte. Elle va même injurier les Temporaires. Peu importe qu’elle crie parce qu’on refuse de la lever pour le dîner. Le dictionnaire ne l’a pas classée démente : elle n’a pas le droit de crier. Les Temporaires doivent se protéger et protéger les autres habitants contre cette dame alitée, non déclarée démente, et qui crie par méchanceté et entêtement. Elle est claustrophobe ? Tant mieux, elle comprendra plus vite.

Des observateurs diraient qu’on ne punit pas un adulte sans passer par le système pénal, dans une société qui a un législateur public. Ce serait oublier que le mot “ punition ” n’existe pas dans le dictionnaire des Temporaires. La chose peut exister mais elle ne peut être nommée. Si l’habitante antipathique voit une punition quand on l’enferme dans sa chambre et qu’on lui retire sa cloche d’appel, c’est son interprétation et ça ne concerne qu’elle de prendre négativement une mesure qui se veut noble et bénéfique.

Non, l’habitante antipathique ne comprend pas, elle continue à crier. C’est sa logique à elle, même si elle n’est pas démente. Elle n’accepte pas qu’on insinue qu’elle serait mieux sur une autre planète, avec d’autres habitants qui lui ressemblent. Quand elle est fâchée ou apeurée, elle n’est vraiment pas gentille. Et le monde des Temporaires est un monde de gentils. Quand un membre du gouvernement est venu lui faire la leçon alors qu’elle était dans sa chaise roulante, elle a joué le même jeu en bloquant la sortie de sa chambre. Dans cette escalade, elle ne sait pas qu’elle sera toujours perdante dans un rapport de forces contre quelqu’un dont elle dépend.

Il est impensable que quelqu’un soit impunément antipathique aux Temporaires sans le prétexte d’être dément. Quand tout le système repose sur la sympathie, et que la sympathie est absente, les Temporaires n’ont comme moyens que les règles internes. Alors ils se défendent en donnant la petite pilule blanche ordinairement réservée aux déments, ou en fermant la porte pour protéger les voisins, ou en refusant de lever la dame à l’heure habituelle. Si l’habitante et sa famille revendiquent les soins promis, les Temporaires se font juges du mérite de l’habitante.

Contrairement à l’extérieur de la planète, où les lois fixent la limite de l’acceptable, sur Microcosme, les Temporaires se font redresseurs de conscience et justiciers. Ils décident du bien et du mal, du bien vivre et du bien mourir, du respect et du non respect, des droits et des devoirs. Ils dictent les règles du jeu. Malheur à l’antipathique sans excuse. Sa famille, sollicitée pour lui faire entendre raison, délaissera l’antipathique, de peur d’être contrainte à reprendre à la maison une personne qui ne peut plus fonctionner sans les Temporaires.

Heureusement que ces antipathiques sont rares. Car il arrive que tous les habitants soient placés sous la même étiquette de clients-rois, qui abusent du système et maltraitent Temporaires et Gouvernements. Comme s’ils en avaient le pouvoir…

Contentions déguisées

Vous voyez dans ce corridor un habitant Déambulant qui fait plusieurs fois par jour le tour de la planète. Il a lui aussi un Proche-Perturbateur qui a tellement fait de pressions sur le gouvernement que tous les Proches risquent de devenir eux aussi des Proches-Perturbateurs ! Il faut maintenant, pour qu’un habitant de Microcosme soit soumis à une contention, que lui-même ou sa famille ou toute personne qui répond en son nom y consente. Allez donc !… faire consentir quelqu’un à être contraint ! Seuls les mots peuvent arriver à ce tour de force. Il n’est pas surprenant que même un dément ait le sentiment de s’être fait rouler, quand on le prétend consentant.

Le dictionnaire de Microcosme a donc utilisé le mot “ contention ” uniquement pour désigner quelques ceintures impossibles à cacher et qui coûtent trop cher pour trop proliférer, ce qui assure une certaine limite quant au nombre de ces attirails. Mais de nombreux objets ou mobiliers ont servi de substitut. Par exemple le fauteuil gériatrique, le drap qui enroule comme un saucisson, la “ jaquette ” ou l’“ invalide ” qui empêche de mettre sa main là où il ne faut pas, la tablette au fauteuil, qui empêche de se lever ou de se toucher les cuisses et de se voir le bas du corps, etc. La liste dépend de l’imagination des Temporaires et des Gouvernements, de même que du degré de résistance de l’habitant.

Mais un beau jour, c’est Proche-Perturbateur qui a pris le dictionnaire et qui y a inscrit :

“ Je ne veux qu’on empêche de marcher mon parent Habitant d’aucune façon ”.

Et il exigea que tout ce qui aurait ce but porte dorénavant le nom de contention. La définition de contention correspondrait à celle d’empêcher sans consentement. (Là encore : qui, n’étant pas dément, accepte qu’on l’empêche !). Même après que sur Hôpital, cette définition est devenue officielle, elle a semé la confusion sur la notion de consentement de la part de la personne démente. Le dérapage fut facile, dans le monde fermé de Microcosme. Une personne lucide ne pouvant refuser de comprendre notre “ bon sens ”, il ne fallait pas attendre le consentement du dément. S’il faut laver 10 déments en 30 minutes, qu’il en soit ainsi ! Les Temporaires ont des responsabilités, que les déments le veuillent ou non. S’il faut quatre Temporaires pour retenir un dément quand on le lave, la notion de consentement est à oublier. Et une fois oubliée, elle le demeure.

Par ce dérapage, les Temporaires, qui comprennent et acceptent pourtant qu’un chien montre la porte, avaient de la difficulté à reconnaître et accepter qu’un être humain souhaite se lever et marcher. Puis, la même difficulté s’est présentée pour reconnaître qu’il ait faim ou pas, qu’il ait mal ou pas, qu’il ait des émotions ou pas, qu’il consente ou pas. La légitimité du consentement du dément a alors perdu son sens, faute de personnes pour défendre ce sens et pour en reconnaître le langage.

La révolution

Les Proches-Perturbateurs étaient loin de se douter qu’ils seraient à l’origine d’une révolution. Ils ont trouvé des alliés. De partout ont surgi des familles, des habitants à la grande gueule, des écrivains et des artistes talentueux, des Temporaires éveillés ayant la force de résister, et comble de tout : des Gouvernements qui sont d’accord avec les habitants sur le sens du mot liberté et sur la définition d’un être humain.

Nous voyons au télescope le début de cette évolution de Microcosme. Les Temporaires apprennent à redevenir eux aussi des êtres humains parce qu’on leur donne des formations leur permettant de reconnaître le consentement verbal ou non qu’un dément est capable de donner. Les Temporaires redeviennent eux aussi des êtres libres et n’ont plus le sentiment de violer les habitants.

Les différents types de Temporaires n’ont plus peur d’apprendre de l’habitant et de sa famille, et de partager ce qu’ils apprennent. Ils sont encouragés et reconnus en cela par les Gouvernements. Les autres planètes, d’où viennent les habitants et où demeure leur famille entrent et sortent et font maintenant partie de l’environnement des habitants de Microcosme. Les lois qui protègent à l’extérieur les valeurs sociales des habitants sont respectées aussi sur Microcosme. Non seulement elles ont repris leur place mais elles prévalent sur les règles locales de la petite planète. Le dictionnaire est en train de s’écrire à partir du langage des habitants et de leurs proches, à partir de leurs valeurs et de leur société.

Les Temporaires commencent à voir autrement la démence et les déments. Ils commencent à voir ce qu’ils ne voyaient plus : la personne, au-delà de ses pures facultés cognitives. Même l’habitant non dément profite de cette renaissance du Temporaire libre et engagé. Car un nouveau “ contrat” est sous-entendu, qui stipule que le Temporaire doit être “ du bord ” de l’habitant, et de plus en plus de son bord dans la mesure où l’habitant dépend de lui pour répondre à des besoins reconnus, à des besoins d’être humain, des besoins non négociables, non “ marchands ” .

On peut voir, dans un petit coin de la planète, une vieille Temporaire, qui autrefois appelait les habitants des “ clients ”, dans le but de souligner sa raison d’être sur Microcosme, par rapport à la patate chaude des critères de qualité. Quand elle a compris que certains Temporaires ou leurs Gouvernements insistaient, dans leur dictionnaire, sur la connotation “ marchande ” du mot “ client ”, elle l’a rayé de son vocabulaire, quand elle parle avec eux. Peu importe, maintenant, puisque que Temporaires et habitants s’entendent sur ce qu’est l’être humain et sur ce que veut dire “ être de son bord ”, et puisque nous sommes désormais au service de sa liberté.

Marguerite Mérette, 25 février 2003

 
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  24. Campagne budgétaire 2009 : Un recul important pour le secteur « personnes âgées »


  25. Droits des victimes de refus de soins


  26. La France compte-t-elle huit millions de pauvres ?


  27. L’écriture qui soigne le soin


  28. Jean Leonetti : « Vouloir contrôler la vie et la mort est une erreur »


  29. Sarkozy et la sécurité sociale


  30. Qui veut tuer la sécurité sociale solidaire ?


  31. Circulaire de la sécu sur le refus de soins aux bénéficiaires de la CMU complémentaire


  32. Sécurité sociale : une agonie accompagnée et favorisée.


  33. Pour une république qui crée les conditions de la transformation politique


  34. Communiqué de la FNAPAEF sur le projet de "5e risque"


  35. AAH et minimum vieillesse : pour leur alignement sur le SMIC


  36. Pour réduire la pauvreté, va-t-on faire payer… les pauvres ?


  37. Personnes âgées. Un représentant des directeurs de maisons de retraite s’inquiète


  38. Hold up sur le porte monnaie des personnes âgées malades et en perte d’autonomie


  39. Plaidoyer concernant le débat sur la fin de vie.


  40. Versailles reste Versailles.


  41. Plan Alzheimer 2008-2012 :


  42. Conditions de vie des aîné-es : un monde sans compassion


  43. Travailler très peu pour gagner très peu : c’est la situation d’un nombre croissant de femmes dans les services à la personne


  44. "A bas les jours heureux"


  45. APA et récupération sur succession.


  46. Réforme des régimes spéciaux :


  47. L’accès aux soins des plus démunis en 2007.


  48. Inauguration de la Cité nationale de l’histoire et de l’immigration :


  49. Communiqué contre les franchises médicales.


  50. Le système de santé solidaire en danger : organiser les luttes et construire l’alternative


  51. Xénophobie d’Etat


  52. Comprendre le "5e risque".


  53. La révolte des vieux


  54. TVA sociale et impostures fiscales…


  55. Pétrole et "champignons"


  56. Déclaration de plusieurs associations au sujet de " l’identité nationale "


  57. Déterminants de santé : quelques éléments pour nourrir la réflexion.


  58. Les biens publics à l’échelle mondiale


  59. Lettres du collectif "une société pour tous les âges" à S. Royal et N. Sarkozy.


  60. "Franchise" sur les soins.


  61. L’état du mal-logement en France.


  62. Année 1942 - année 2006 : réflexions sur un parallèle contesté.


  63. Quand l’assurance des uns aide à la destruction des autres.


  64. Licenciement discriminatoire avant l’âge de la retraite.


  65. Inégalités de santé et cohésion sociale


  66. Un criminel est mort dans son lit


  67. Toujours en avance sur nous, ces Américains...


  68. Rapport annuel du Médiateur de la République


  69. Agisme & discrimination


  70. Amour et Handicap : le malaise chez les homos !


  71. Jeunes handicapés : le scandale français


  72. Expulsions de malades étrangers


  73. L’Évaluation du travail à l’épreuve du réel