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Lettre ouverte d’une directrice d’EHPAD aux médias et aux politiques

Le site agevillage relaie la Lettre ouverte des jardins d’Eléonore (Loiret) pour dénoncer les manques de moyens en personnels soignants

Alerter sur les besoins en professionnels soignants

Catherine Knockaert est la gérante de l’EHPAD (Etablissement pour personnes âgées dépendantes) « les jardins d’Eléonore » à Saint-Jean-Le-Blanc dans le loiret doté de 78 lits, dont 74 installés. Le niveau de perte d’autonomie des résidents est classique pour ce type d’établissement (Gir moyen pondéré : GMP 650). Leur besoin en soins (Pathos moyen pondéré : PMP) est évalué à 138 par l’établissement, mais à 108 par l’administration. Ce qui a un impact sur les dotations soins et donc le personnel soignant dédié.

Lettre de Mme Knockaert aux médias

Les maisons de retraite sont un sujet « aimé » des médias. Toutefois en tant que professionnelle je constate que si le scandale intéresse car il fait « vendre » les français ne risquent pas de connaître la réalité du fonctionnement et des responsabilités en matière de politique des personnes âgées car j’ai rarement lu un article ou vu une émission traitant ce sujet honnêtement et d’une manière suffisamment approfondie.
Face à ce constat, j’ai pris le parti d’expliquer moi-même les carences actuelles aux résidents, aux familles et au personnel de mon établissement. Je vous livre le contenu de la lettre ouverte qu’ils ont souhaité envoyer aux plus hauts responsables de notre pays.
Pour faire évoluer les choses les français ont besoin d’être informés. Notre action pourrait en être le prétexte.

Lettre ouverte au Président de la République Nicolas Sarkozy, à Roselyne Bachelot ministre de la santé et à Valérie Létard, secrétaire d’Etat à la solidarité.

Notre EHPAD vient de renouveler sa convention tripartite en novembre 2008. Cet exercice a été un véritable traumatisme pour nos résidents, leurs familles ainsi que pour les personnels des jardins d’Eléonore.

Pourquoi ?
L’ensemble des personnels des jardins d’Eléonore a travaillé durant plusieurs mois pour améliorer l’organisation du travail et optimiser l’utilisation de nos ressources. Le médecin et le cadre infirmier se sont formés à Pathos dans le but d’obtenir des moyens nouveaux afin de pouvoir développer une politique de prévention plus active, source de bien être pour les résidents, leurs familles, les personnels de l’établissement. Politique qui serait en outre très probablement source d’économie pour la collectivité nationale.
Or nous avons découvert que ce travail était tout à fait inutile puisque la DDASS ne fait que répartir la pénurie de crédits.
Ainsi, lors de la validation de notre PMP par les médecins- inspecteurs nous avons tout d’abord constaté une sous estimation manifeste de notre PMP (pathos moyen pondéré) qui a permis de limiter la prise en compte de nos demandes de personnel.

De la même manière, lors de la réunion dite de négociation, nous avons eu la surprise de nous entendre dire que les 13 ETP ‘(équivalent temps plein) d’aides soignantes qui nous avaient été alloués en 2003 comprenaient les remplacements pour congés- ce qui signifie qu’en réalité nous n’avions pas 13 postes d’aides soignantes mais seulement 11 puisque les remplacements annuels représentent environ 2 ETP.
Pratiquement cela signifie que vos services considèrent qu’un établissement de 70 résidents fonctionnant jour et nuit et 365 jours sur 365 peut être bien traitant avec un ratio de personnel qui oblige à confier à chaque aide soignante le soin quotidien de 15 à 16 résidents !
Ce n’est pas sérieux. Cela laisse en tout et pour tout 16 minutes par résident pour aider au petit déjeuner, faire la toilette, habiller et refaire le lit !

On nous accorde pour cette seconde convention 2 ETP d’aides soignantes correspondant aux remplacements « oubliés » en 2003 ; ceci en 2009, et 1 ETP supplémentaire d’aide soignante en 2010.
Nous aurons donc à terme 16 ETP d’aides soignantes dont 2 ETP de remplacement c’est-à-dire 14 postes (2 de nuit et 12 de jour c’est-à-dire 2 équipes de 6 alternant auprès de nos résidents). Cette situation est encore totalement irréaliste puisque nous en sommes désormais à un ratio d’une aide soignante pour assurer les soins quotidiens de 11 à 12 résidents ; ce qui est encore beaucoup trop élevé.

De tels ratios engagent directement la responsabilité de l’Etat, car ils sont mal traitants pour les résidents et pour le personnel.

Evidemment les établissements ne peuvent être à ce point irresponsables. Heureusement pour nous, les prix de journée hébergement étaient en 2003 suffisants pour permettre de financer les postes indispensables pour n’être mal traitants ni pour les résidents, ni pour le personnel.
Mais comment donc font ceux qui dépendent à 100% de décideurs irresponsables ?
A cet égard nous voulons dénoncer les pressions qui nous sont faites pour réduire nos tarifs hébergement. Ceux-ci sont chers ?

Pourquoi ?

Ils financent des services dont la qualité a énormément augmenté ces dernières années :

- les nouveaux EHPAD sont plus spacieux et ont des espaces de meilleure qualité qu’auparavant ce qui se traduit par une augmentation considérable des coûts de construction (coût de construction hors terrain passé de 980 euros par M2 en 1995 à 1500 euros par M2 en 2007 par exemple).

- la multiplication des obligations de maintenance et de sécurité est également très coûteuse.

- De même que l’accroissement notable des effectifs hôteliers, en qualité comme en quantité, mais aussi le financement des personnels soignants non accordés par la convention tripartite et la mise en place, en ce qui nous concerne, d’une prime qualité à tous les personnels (soignants compris) afin de favoriser la qualité de la prise en charge et la présence au travail.

En outre, il est important de le rappeler, les budgets soins n’ont en moyenne été revalorisés que de 1.5 à 2% par an au cours de la période 2003-2008 alors que nos charges salariales augmentaient de 3 à 4 points dans les mêmes temps. Comment financer les déficits sinon sur le budget hébergement.
Baisser les tarifs hébergement signifierait pour notre EHPAD accepter d’être pieds et poings liés à la merci de décideurs irresponsables. Ce n’est pas envisageable.
Cinq années de conventionnement le prouvent.
Plutôt que de disserter sur la maltraitance, l’absence de maltraitance ou la bientraitance très tendance actuellement au ministère, nous engageons les responsables de la politique de médicalisation des EHPAD à venir eux-mêmes dans notre établissement afin de prendre connaissance de nos contraintes et de la réalité du travail de nos équipes.
Ce serait plus utile …pour promouvoir la bientraitance sur le terrain plutôt que sur le papier. Nous nous proposons comme terrain de stage.

Il est inexact de dire que la France manque d’argent. Dans notre secteur d’activité comme ailleurs l’argent public est dilapidé par ceux qui devraient le gérer et veiller à sa bonne utilisation.
La preuve de l’inefficacité de nos gestionnaires publics est leur volonté de faire gérer à leur place le coût de la dépendance, et même les soins médicaux, par les EHPAD.
Ainsi depuis le premier août 2008 gérons nous les dispositifs médicaux (lits médicalisés, pansements …) jusqu’alors remboursés par la sécurité sociale en EHPAD comme à domicile.

Pourquoi ?
C’est simple : nous avons négocié nos prix avec les fournisseurs et 1 lit médicalisé remboursé 3 euros jour par la sécurité sociale à domicile nous est facturé aujourd’hui entre 0.8 et 1 euros !

Qui ne fait pas son travail ?

On nous promet la gestion des médicaments pour l’an prochain. Les mêmes causes produiront les mêmes effets puisque nous, nous gérons. Toutefois les seuls EHPAD ne redresseront pas les comptes de la sécurité sociale.
Nous assumons nos responsabilités et faisons des efforts d’adaptation permanents ; nous souhaiterions ne pas être les seuls dans ce cas. En outre, nos ratios actuels de personnel (ceux que nous nous sommes donnés, pas ceux que nous alloue la convention tripartite) , s’ils nous permettent une prise en charge soignante de qualité, sont insuffisants pour mettre en œuvre une véritable politique de prévention qui nécessite un suivi de nos résidents incompatible avec le temps dont disposent nos personnels (bien manger plutôt qu’avoir recours aux compléments alimentaires, bouger, être entouré, ne pas prendre de traitements inutiles…).
Pourtant seul un encadrement suffisant peut donner à nos résidents envie de vivre malgré leurs handicaps. Or, l’envie de vivre est la meilleure des thérapeutiques.

Notre équipe est ambitieuse et prête à se dévouer pour nos résidents. Avec 24 aides soignantes (4 de nuit et 20 de jour soit 2 équipes de 10 se relayant auprès de nos résidents) c’est-à-dire un budget supplémentaire de 264 000 euros annuels ou 10.33 euros par jour et par résident ; nous sommes prêts à relever le défi d’une prise en charge réellement optimale ayant un coût pour la collectivité inférieur à ce qu’il est actuellement (moins d’hospitalisations, d’examens, de médicaments, de consultations…).
Laissez nous essayer, l’évaluation tranchera.
Nous en avons assez d’être des boucs émissaires et d’endosser des responsabilités qui ne sont pas les nôtres. Le déficit de moyens à destination des EHPAD est le résultat d’une gestion calamiteuse de l’ensemble du système de soins qui n’est pas le fait des établissements.

En tant que gérante des « jardins d’Eléonore », j’ai estimé de mon devoir d’informer toutes les personnes concernées par le fonctionnement de mon établissement de la réalité de la politique de médicalisation des EHPAD.
Unanimement ceux-ci (résidents, familles et personnels) ont décidé de la nécessité d’entreprendre une action collective permettant de manifester leur inquiétude face aux incohérences de la politique de médicalisation des EHPAD.

Tous nous demandons que l’Etat ne se dérobe pas à ses responsabilités.

 
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