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De la distance...
Yves Gineste, Jérôme Pellissier : de la distance à la proximité, de la solitude à l’humanitude.
Article publié dans la revue "Santé mentale" lors d’un numéro consacré à "Proximité et distance dans les soins".

« Les patients sont de plus en plus exigeants, j’en ai ras le bol, on n’arrête pas depuis les 35 heures, on n’est jamais écouté, mes collègues font n’importe quoi, la hiérarchie s’en fout, les familles sont agressives, on n’a pas de moyens, les vieux sont de plus en plus lourds…  »

« Yves,
Je suis infirmière à l’hôpital de Sablé-sur-Sarthe, et je viens de finir la formation que tu viens de nous donner.
Au moment du bilan, je n’ai pu t’exprimer mon ressenti, tant l’émotion était forte.
Plus jamais je ne verrai ces vieux comme des êtres qui ne peuvent plus rien faire alors qu’ils ont tant à nous donner. Plus jamais je ne laisserai quelqu’un hurler pendant la toilette.
J’ai appris à aimer la gériatrie et découvert ce que ces vieux peuvent nous donner. Le verrou qui m’empêchait de recevoir a enfin sauté, alors que j’ai tant besoin de cela pour exister en tant que "bonne soignante" (si tant est que l’on puisse être un bon soignant). Aujourd’hui, j’ai craqué, car j’ai culpabilisé d’être passé à côté de tant de bonheur dans mon travail. Encore une fois, il y a des rencontres qui marquent, celle ci elle marque véritablement une prise de conscience de ce pourquoi je voulais faire ce métier, et pourquoi je l’aime tant. »

Deux visions du même métier, celui de soignant. Un soignant malheureux, épuisé, un autre heureux, plein d’espoir.
Il n’est bien sûr pas facile de publier la lettre de cette infirmière qui a retrouvé le goût de son métier. Cela semble prétentieux, et nous en sommes désolés, mais elle illustre parfaitement, comme des dizaines et des dizaines d’autres que nous recevons régulièrement, l’impact que peut avoir le discours sur la distance, en bien… comme en mal.
Nous mesurons chaque jour chez les soignants que nous formons les effets destructeurs de ce discours traditionnel sur la distance marqué par la défiance vis-à-vis des émotions, prônant la neutralité affective, le danger des sentiments. À l’opposé de ce discours classique, nous prônons depuis bientôt 25 ans la nécessité de la proximité et de l’implication émotionnelle dans le soin. Pourquoi ?

Burn-out

Dans notre ouvrage Humanitude, nous avons essayé de mieux comprendre les raisons du burn-out, du Syndrome d’Épuisement Professionnel des Soignants (SEPS). L’enjeu est d’importance : d’après les différentes études analysées par Pierre Canouï et Aline Mauranges, de 18 à 45 % des infirmières françaises ont un niveau élevé d’épuisement professionnel. Dans certains centres de soins, près de la moitié des soignants seraient donc atteints de burn-out...
Pierre Canouï et Aline Mauranges décrivent trois dimensions fondamentales du syndrome de burn-out : l’épuisement émotionnel, la diminution de l’accomplissement personnel et la déshumanisation de la relation interpersonnelle. Cette dernière, “ noyau dur du syndrome ”, atteint directement les liens d’humanitude qui nous relient les uns aux autres. Elle provoque “ perte d’empathie ” et “ difficulté de reconnaître la personne chez l’autre ”. Elle est marquée par “ un détachement, une sécheresse relationnelle s’apparentant au cynisme. Le malade est plus considéré comme un objet, une chose, qu’une personne. Il s’agit d’un cas, d’un numéro de chambre. La personne peut être réduite à l’organe malade. L’individu est en quelque sorte réifié […]. Il s’agit là d’une mise à distance de l’autre qui va être stigmatisé par des petits signes qui souvent n’apparaissent qu’à un observateur étranger à la situation ou externe au service. […] C’est parfois une description tellement “scientifique” du corps malade que l’analyse des différents organes malades ne rend plus compte de l’état de santé de la personne. Les propos déshumanisent le malade ; on soigne l’organe avant l’homme. ”

Est-il nécessaire d’évoquer toutes les pathologies et toutes les maltraitances pour mesurer la gravité des conséquences de ce syndrome sur les soignants et sur celles et ceux dont ils prennent soin ?

Les motivations de départ

Les élèves infirmiers, lorsqu’on les interroge, disent qu’ils désirent exercer un métier reconnu pour le “ bien ” que l’on fait aux personnes ayant besoin de soins. Ils sont pleins de rêve, d’espoir, et reçoivent des témoignages de reconnaissance de la part des patients. Au fur et à mesure qu’ils deviennent professionnels, le discours change et une étrange contamination semble se produire : ils parlent de plus en plus de pénibilité, eux qui en première année dénonçaient à tour de bras les cas de “ maltraitance ”, prennent de la distance, apprennent malgré eux ce qu’ils croient être la force de la non-implication émotionnelle.
Ils l’apprennent des collègues, du système, et parfois même, au cours de leur formation, des cadres enseignants.
Un seul exemple parmi tant d’autres : une stagiaire infirmière nous racontait comment, alors qu’elle était en stage de troisième année, elle s’était fait rabrouer vertement par le cadre de service, parce qu’elle pleurait en sortant de la chambre où elle avait accompagné, seule, un patient de 20 ans au cours de son agonie : “ Mademoiselle, vous ne serez jamais une professionnelle si vous vous laissez aller à vos émotions... ”
Nous avons répondu à cette jeune femme que tant qu’elle était capable de pleurer, d’être sensible et touchée par la souffrance et la mort, elle continuerait d’exister et d’être une bonne professionnelle.
Encore faut-il, pour pouvoir le justifier, définir ce qu’est un professionnel et en quoi ses émotions sont indispensables à l’exercice de son métier.

Mais qu’est qu’un soignant ?

La philosophie de l’humanitude essaie de définir ce qu’est un soignant. Pour nous, “ un soignant est un professionnel qui prend soin d’une personne (ou d’un groupe de personnes) qui a des préoccupations ou des problèmes de santé, pour l’aider à l’améliorer, à la maintenir, ou pour accompagner cette personne jusqu’à la mort. Un professionnel qui ne doit, en aucun cas, détruire la santé de cette personne. ”
Chacun des mots de cette définition nécessite un approfondissement, une réflexion conduisant à l’élaboration de concepts de soins influant tant sur l’attitude que sur les techniques de soins. Nous n’évoquerons ici que certains de ces concepts, qui permettent d’éclairer nos choix sur les notions de distance, de proximité et d’implication émotionnelle qui sont développées dans le livre.

Un professionnel  : personne qui est payée pour exercer une profession, nous disent les dictionnaires... Il est très clair que c’est la rétribution du service qui est à la source de la notion de “ professionnel ”… et qui implique également que celui qui achète ce service ou pour qui ce service est payé, est un client, un client de soin.
Ce client possède donc des droits, et le soignant des devoirs. Le premier de ces devoirs est celui d’exercer son métier dans le respect des “ règles de l’art ”, comme dans toute autre profession.
Les règles de l’art, somme des savoirs et savoir-faire établis au fur et à mesure du développement d’une profession, modifiés en permanence, en fonction de l’évolution sociale, des expériences professionnelles, des attentes des clients, des connaissances scientifiques, déterminent la manière de “ bien faire ”. Elles permettent l’évaluation, sont une référence quasi universelle à un moment donné.
On rencontre parfois encore des soignants qui massent énergiquement les zones à risque d’escarre, alors que les règles de l’art interdisent cette pratique (les premières publications ur les dangers de cette pratique datent de 1979, la généralisation de l’enseignement de ces dangers dans les écoles de formation s’étant faite entre 1995 et 1998).
Ces soignants dévoués, qui se défoncent au cours de ces soins de prévention en massant énergiquement, ne sont plus, dans ce domaine, de “ bons ” professionnels.
Nous nous trouvons donc ici dans un contexte objectif, qui permet au soignant de se situer clairement : il travaille bien ou pas. Tant qu’il ne connaît pas une évolution, il travaille mal, mais ne peut se sentir coupable puisqu’il applique ce qu’il croit être bien. Le jour où il apprend les nouvelles règles, pas de culpabilité non plus, puisqu’on ne peut se sentir coupable de ce que l’on ne connaissait pas. Les règles de l’art, lorsqu’elles sont bien définies, mettent donc les soignants à l’abri d’émotions négatives concernant leur métier. Le mal-être ne peut donc venir de l’exercice objectif de son métier. Sauf, bien sur, lorsque les moyens fournis ne permettent pas d’exercer convenablement ces règles de l’art...
On voit bien là que rien ne justifie, pour l’exercice professionnel, d’interdire, comme ce fut jadis le cas, de témoigner de l’affection aux personnes dont on prend soin, ou de prôner, comme le faisaient de nombreux textes destinés aux futurs s