jerpel.fr
le site de Jérôme Pellissier
« Si nous nous obstinons à concevoir notre monde en termes utilitaires, des masses de gens en seront constamment réduites à devenir superflues. » Hannah Arendt
Accueil du siteAu fil de l’eauTémoignages
Les passerelles du coeur
Témoignage d’une lectrice, fille d’une dame atteinte de maladie d’Alzheimer, sur leur relation.

" Voici ma récente expérience avec ma mère, 86 ans, atteinte de maladie d’Alzheimer depuis 6 ans, et qui a la chance de pouvoir rester à domicile, ayant pour l’instant les moyens financiers de se faire accompagner par deux jeunes aidantes professionnelles, assez formidables dans leur constance et leur dévouement joyeux.

Par ailleurs, la maison familiale est réoccupée, par une partie de la famille, celle de son dernier fils et ses nombreux enfants, désormais adultes qui sont revenus habiter les autres étages de cette demeure, vaste et située en coeur de ville. Une aubaine en période de crise du logement.

"Manou" ne peut plus comprendre la moindre organisation spatio-temporelle et se perd complètement dans l’ordre rapide du monde, même domestique. Elle reste beaucoup sur son lit et s’applique à avoir l’air de continuer à tout bien comprendre, presse, télé, histoires des uns et des autres...
Blonde et chic, elle sourit de tout son rouge à lèvres Dior, parfaitement appliqué. Les leçons de "présentation de soi" inculquées par la bourgeoisie provinciale avec laquelle elle a fait un pacte en se mariant ici, sont gravées dans son corps social à tout jamais.

Belle façade lisse certes mais qui peut à tout moment se fissurer et se trouver réduite à néant, notamment dehors, en interaction sociale, ou même lorsqu’elle est accueillie dans sa propre assemblée familiale qui l’entoure sans faille, mais parfois si mal...

Après des déjeuners bien arrosés, Bordeaux oblige, où elle n’a dit mot, on la laisse ainsi souvent digérer dans un coin du salon, silencieuse, le regard fixe et éteint, fumant sans interruption, comme autrefois, ses éternelles cigarettes blondes. Et l’on se prend à penser à ces petites grands-mères rabougries de campagne oubliées des journées entières auprès d’un feu... qui s’éteint.

Elle semble donc exclue désormais de toute conversation, même des futilités les plus mondaines, elle qui, toute sa vie arbora l’esprit le plus libre, le plus original et le plus frondeur de la famille.

Mais depuis 6 mois, les choses ont changé. Contrainte de rester dormir sur place une à deux fois par semaine, ô surprise, j’ai redécouvert certains matins une mère à l’énergie resplendissante et à l’esprit clair comme un cristal ! Ainsi, ai-je expérimenté qu’il restait encore possible de mener avec elle une conversation sensible en tête à tête où s’échangent pêle-mêle les mystères de la vie, de la mort, l’immensité des pouvoirs inconnus de l’esprit, de cette conscience cognitive que l’on pressent bien au delà des performances matérielles du cerveau. C’est vrai que je parle beaucoup, déployant une vive animation à son intention, alors ses yeux deviennent brillants et les remarques avec lesquelles elle accueille et ponctue mon discours d’une acuité extraordinaire !

La vie intérieure : voilà le sujet de prédilection qui accroche encore l’intérêt et la vigilance de cette agnostique, intellectuelle rationaliste.

L’occasion d’un échange d’amour mais aussi d’informations de questionnement sur notre devenir d’humain. Les défaillances de ses synapses que je lui rappelle volontiers, on en parle comme les marques de son long combat pour la vie, comme une déficience due à l’âge, comme d’autres n’auront plus de locomotion. Un handicap sévère mais qui n’altère en rien l’incroyable capacité de compréhension dont elle fait preuve au cours de ce véritable échange d’âme à âme...

Le lien indestructible de mère à fille, de créature à son procréateur... l’incroyable destinée de l’esprit, une fois le corps disparu, voilà les sujets qui éveillent encore son intelligence, son humour et qui renforcent notre relation... Même si quelques instants plus tard, elle me demande et redemande en boucle  : Et là, où vas-tu ? Au travail. Où habites-tu ? A la campagne. Ah oui, et maintenant, où vas-tu ?? Travailler. Etc etc...

Pour nous enfants en mal de communication avec des parent en perte de neurones, il reste encore les passerelles du coeur, celles qui mènent aux inoubliables questions non résolues qu’enfants nous nous sommes tous posées. Insondable appartenance commune à une espèce dont la grandeur et le potentiel ne peuvent ni ne doivent être oubliés, sous peine de sombrer dans les mondes obscurs de l’animalité. "

Marie-Christine Bernard-Hohm.