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L’hôpital de 2008 et la maladie d’Alzheimer
témoignage

Témoignage reçu en ce début juin, de Jean-François P.

Un témoignage de plus des dégats causés par les effets cumulés de la destruction progressive de l’hôpital et de son inadaptation fréquente aux besoins (spécifiques) des personnes atteintes de syndromes démentiels (maladie d’Alzheimer ou apparentées). J.P.

" Vous m’excuserez de prendre la voie (la voix) de l’internet et du mail collectif et de vous parler un peu de moi et surtout de la situation de santé de ma mère. La plupart d’entre vous savent qu’elle souffre depuis plusieurs années de la maladie d’Alzheimer, une maladie neurologique (et non mentale) dégénérative. Chez elle, ça s’est surtout marqué par la perte progressive des repères dans l’espace, des phases de dépression et une mélancolie accrue. Néanmoins, elle avait toujours une certaine mobilité. Mon père a choisi de la garder près de lui, c’est son choix.

Jusqu’à il y a quelques mois, elle avait accès à "l’hôpital de jour", c’est-à-dire qu’une journée par semaine elle était prise en charge par l’hôpital où elle faisait des exercices de motricité et de mémoire. Cette structure a été SUPPRIMEE à l’automne pour des raisons budgétaires (alors même qu’on nous a expliqué au plus haut niveau de l’Etat que la maladie d’Alzheimer était "grande cause nationale"). En janvier, un atelier monté par des bénévoles (car désormais on ne compte plus que sur les associations de bénévoles, certes sympathiques, dévoués et exemplaires mais sans formation spécifique et approfondie) a pris le relais une fois par quinzaine. En février, il y a eu un article dans "xxx" où mon père était interviewé. A l’époque, ma mère, même si elle était diminuée, marchait encore, nous reconnaissait, participait un peu à la conversation, bref était une personne.

Début avril, du fait de chutes répétées, mon père a prévenu le médecin. Il a été décidé de placer ma mère à l’hôpital quelques jours pour des examens. Résultat... Elle est restée près d’un mois à l’hôpital et plusieurs examens (notamment pour le genou qu’elle a fragile) ont été refusés parce que (je cite) "ça coûte trop cher pour la Sécu". Pendant ce mois, ma mère a été littéralement droguée (bourrée de cachetons serait le mot adéquat) et constamment attachée au lit ou au fauteuil. Personne ne s’est occupé d’elle, sinon les aides-soignantes pour la laver et la nourrir. Impossible de voir un médecin. D’ailleurs il n’y avait pas grand-monde. C’était les congés de printemps.

Début mai, l’hôpital a rendu ma mère à mon père... Résultat fabuleux... C’est devenu un véritable (excusez l’horrible mais hélas réaliste expression) légume. Elle ne peut plus bouger du tout. Mon père a acquis un lit médicalisé. Elle ne se redresse même plus. Elle a le regard vide.

Alors, bien sûr, et je ne veux pas faire pleurer dans les chaumières, il y a l’évolution inéluctable d’une maladie dont on ne connait pas de remèdes (et pour laquelle on ne fait pas d’efforts significatifs en matière de recherche) MAIS il y a aussi le fait suivant : en un mois d’hospitalisation l’état de ma mère s’est TRES brutalement dégradé. Et ça c’est pas le destin, la fatalité. C’est la situation de l’hôpital en France en 2008. Et ça ne concerne pas que la maladie d’Alzheimer ou que les "vieux" (au fait, ma mère n’a que 64 ans).

Ce mail n’est pas pour soulager mon pathos (même si, certains le savent, je me suis payé deux beaux épisodes dépressifs ces derniers mois) mais pour vous ALERTER sur ce qui se passe REELLEMENT dans l’univers hospitalier et de la santé dans notre pays. Et ça ne va pas aller en s’arrangeant. Quand les médias officiels nous annoncent de grands plans pour Alzheimer ou suite à la canicule ou d’autres... ils vous MENTENT.

Nombre d’entre vous connaissent des situations similaires avec des proches, des parents, des conjoints. Il faudrait partager ces expériences et tenter de briser le mur du silence et de la propagande officielle qui nous dit que tout va bien et qu’on s’occupe de tout.

POST-SCRIPTUM :

Depuis mon premier mail, l’état de ma mère s’est encore dégradé. Elle ne nous reconnaît plus ou alors par instants. Elle refuse de s’alimenter (on pense sérieusement à la mettre sous perfusion). Elle refuse de se lever (alors que, selon le kiné, elle peut le faire) et même maintenant de s’asseoir dans son lit. Elle insulte les aide-soignantes, le kiné et même mon père quand elle ne le reconnaît pas. Elle hurle toute la nuit. Mon père est maintenant totalement épuisé, physiquement comme moralement, et je me fais beaucoup de souci pour lui. Dernier avatar des aberrations d’un système où l’on se perd quand on n’est pas un peu initié, la mutuelle qui prenait en charge l’aide apportée à ma mère a indiqué à mon père qu’elle ne le ferait plus à l’avenir car "la mutuelle couvre l’aide ménagère, pas l’aide à la personne". Maintenant, mon père cherche une place dans une maison de retraite qui accepte "les Alzheimer" (c’est comme ça qu’on les étiquette...).

En outre, petite précision par rapport à mon témoignage. J’avais alors écrit que la structure de l’hôpital de jour où ma mère se rendait avait fermé à l’automne. J’avais mal compris. La structure existe toujours. C’est l’hôpital de M. qui a décidé de ne plus accepter ma mère car elle ne rentrait plus dans les critères, elle devait désormais dépendre de "l’accueil", en sachant que le dit accueil n’existe pas à M. ... Quand Kafka et Ubu roi ont pris possession de la médecine... "

Jean-François P.