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« Si nous nous obstinons à concevoir notre monde en termes utilitaires, des masses de gens en seront constamment réduites à devenir superflues. » Hannah Arendt
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Les shadoks et le Grand Trou (4)
Episode 4 : les pires !

Résumé de l’épisode précédent : le Chef Shadok a trouvé les coupables, les responsables du Grand Trou. Mais la découverte des Creuseurs Chroniques ne met pas fin à sa hargne. Car les pires, il les a enfin repérés et peut désormais les livrer à la vindicte populaire et aux coups de rame du marin shadok...

Les pires, c’étaient les Vieux. Il y en avait partout, autour du trou, dans le trou, grattant, creusant, piochant, sans arrêt, méthodiquement, on aurait dit qu’ils le faisaient exprès.

"Mais ils le font exprès !" s’écriait le Chef Shadok : les Vieux Shadoks ne pompant plus dans les usines et bureaux ne pouvaient bien évidemment que s’ennuyer et...
"Les handicaps, les maladies, ça les occupe !" gesticulait le Chef Shadok, qui ajoutait, fin sociologue :
"Ce n’est pas un hasard si tous les shadoks fainéants qui ne travaillent pas, shadoks chômeurs, shadoks sans domicile fixe, shadoks handicapés, shadoks vieux, sont plus malades que les shadoks qui pompent !"

Mais revenons aux Vieux Shadoks. Ces millions de Vieux Shadoks. Mais d’où venaient-ils donc ?

On demanda au Shadok Démographe d’où venaient tous ces vieux, il avait quand même bien dû les voir venir, c’était quand même d’anciens jeunes.

"Non, non, non !" jura-t-il, on ne les avait jamais vu arriver. Ces vieux shadoks-là n’avaient jamais été jeunes !

Des Vieux Shadoks qui n’avaient jamais été jeunes ! Même chez les Shadoks, une telle affirmation passait mal !

"Je vous l’assure, dit le Shadok Démographe. Les vieux shadoks de maintenant n’ont jamais été jeunes. Jamais."

Et le Shadok Démographe le prouva brillamment par quatre preuves aussi logiques que le fameux "je pompe donc je suis".

Preuve n°1, dite "preuve politique" : si les vieux shadoks avaient été jeunes, les politiques auraient prévu leur arrivée et ne seraient pas surpris aujourd’hui de les voir si nombreux.

Preuve n°2, dite "preuve économique" : ces millions de vieux shadoks qui creusaient le Trou et ruinaient la planète shadok aujourd’hui en retraites et en soins auraient jadis, s’ils avaient été jeunes, ruiné la planète shadok en collèges et lycées.

Preuve n°3, dite "preuve pompique" : ces millions de vieux shadoks, s’ils avaient autrefois pompé, auraient mis de l’argent de côté pour financer leurs actuelles retraites qui creusent le trou (aucun shadok moderne ne peut en effet penser que les shadoks pompaient alors pour payer les retraites des retraités shadoks de l’époque).

Preuve n°3, dite "preuve suprême" : il est beaucoup trop compliqué que les vieux soient d’anciens jeunes et les jeunes de futurs vieux. Tout est beaucoup plus simple quand les jeunes restent jeunes et quand les vieux l’ont toujours été.

Et en effet, depuis quelques temps, tout était devenu beaucoup plus simple chez les Shadoks.

Oui, depuis quelques temps...
Car il faut vous dire qu’il n’en avait pas toujours été ainsi.

Il y avait bien longtemps, sur la planète shadok...

Avant, avant la Grande Réforme de la planète shadok, les choses étaient très compliquées. Au point qu’il fallait, rendez-vous compte, des jours et des mois, des années et des décennies pour faire entrer la complexité des choses dans les esprits des shadoks... et encore, bien souvent, elle n’y rentrait pas.

Tout était donc, alors, très compliqué : il y avait par exemple des shadoks pauvres et jeunes, mais aussi des shadoks riches et jeunes, des shadoks idiots et vieux mais des shadoks intelligents et vieux, des shadoks dominants et jeunes, des shadoks vieux et dominés, des shadoks pauvres et vieux et intelligents, des shadoks jeunes et riches et bêtes, des shadoks vieux et dominants et imbéciles, des shadoks jeunes intelligents et dominants...

Stop, stop !

Non, l’historien shadok ne peut s’arrêter. Il faut que vous vous rendiez compte jusqu’à quel affreux point tout cela était allé.

Jusqu’à déranger l’esprit de certains shadoks, qui finissaient par penser. Et qui erraient dans les cités shadoks, l’esprit en proie à des idées, en sortant des phrases totalement incompréhensibles. On entendait ici "Le temps ne fait rien à l’affaire" ; là "ce n’est pas l’âge qui compte, c’est la classe sociale". Un shadok parmi les plus atteints avait même écrit : "L’âge est une donnée biologique socialement manipulable et manipulée". On l’avait aussitôt remercié :

Bref, à force d’être compliqué, que dis-je, compliqué, à force d’être complexe, c’était devenu invivable.

Donc un jour, les shadoks n’en purent plus, de la complexité !

Alors, ils réorganisèrent tout cela.

Et c’est ainsi que, de même qu’ils avaient une fois, il y avait très très très longtemps, rangé leur planète
(rappelez-vous, la planète shadok, tellement compliquée avec ses mélanges de terre, de mer, de montages et de déserts,

que les shadoks,

au prix d’un colossal effort,

réorganisèrent, rangèrent :

rangèrent

rangèrent

rangèrent

rangèrent

rangèrent tant et si bien

qu’ils eurent enfin une belle planète bien nette,

bien rangée,

bien ordonnée,

avec chaque chose à sa place, comme ceci :

Et bien, maintenant, ils allaient faire pareil avec leur population : ils allaient la ranger !

Et on allait voir ce qu’on allait voir !

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La suite au prochain épisode...