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La Guerre des âges - Extrait (3)
Extrait du chapitre 3 : Homo sacer.

La sous-citoyenneté souhaitée ou déclarée des vieux permet à elle seule de rendre banales, normales, toutes les pénuries et les aberrations que nous avons évoquées. Néanmoins, comme certains estiment qu’on n’est jamais trop prudent (il pourrait y avoir un jour d’autres personnes que des vieux, des familles, des bénévoles, des professionnels pour se mettre à dénoncer ces situations… Peut-être même qu’un jour des associations de défense des droits de l’Homme s’apercevront qu’il existe des droits et libertés bafoués à cause de l’âge), ils développent et colportent régulièrement quatre discours.

Quatre discours-écrans, destinés à masquer la réalité, la sale réalité.

On dépense trop… donc on dépense assez

Premier de ces discours, très à la mode, nous l’avons vu : les vieux, la « dépendance », les démences, coûtent cher. Tellement cher que l’avenir, etc. Ce discours-là n’a pas besoin d’être développé ni intelligent : il suffit qu’il occupe l’espace médiatique. Les vieux coûtent cher, les vieux coûtent cher ! Dans ce territoire occupé, où tout le monde est alarmé, où on regarde comme des prophètes ceux qui travaillent sur les moyens de réduire les dépenses, vous imaginez comment sont perçus les drôles qui affirment qu’il faut non pas réduire les dépenses, mais les répartir différemment et même les augmenter. Les augmenter !

Oui. Tous les discours sur le « coût de la dépendance » masquent la réalité : les moyens actuels sont nettement insuffisants pour prendre soin, soigner et accompagner correctement les vieilles personnes handicapées, malades ou fragiles.

Exemples – juste deux situations, l’une concernant l’Allocation Personnalisée d’Autonomie (APA) à domicile, l’autre le coût de l’hébergement.

Prenons une de ces personnes, une vieille dame pauvre comme il y en a tant, ayant un revenu de 7 756 euros par an, une veille dame jugée très « dépendante » par l’actuel outil d’évaluation (AGGIR la « classe » en Gir 1, le niveau de « dépendance » le plus fort) qui lui attribue donc le montant d’APA maximum. Et indique que cette dame doit recevoir 105 heures par mois (3,5 heures par jour) d’aide à domicile. L’APA octroyée paye une partie de ces 105 heures mensuelles. Mais pas toutes. Loin de là même, puisqu’il reste à payer… 5 194 euros. Notre vieille dame dispose donc ensuite de 2 562 euros (soit 213,58 euros par mois) pour se loger, se nourrir, se vêtir, etc. !

On aura compris ce que de tels chiffres signifient : qu’une vieille personne dans cette situation, qu’une famille avec une vieille personne dans cette situation, se passe en général des aides… pourtant nécessaires. Lorsque ces aides deviennent vitales, s’il n’y a pas de soutien familial, ces vieilles personnes s’isolent, se désocialisent, se dénutrissent. Souvent, elles arrivent un jour aux urgences, d’où on les envoie en long séjour. Où elles vivent parfois de long mois allongées, sans parler. Hospitalisme .

Mais revenons à nos champignonnades : pour souligner que si cette vieille dame avait été « classée en Gir 3 », c’est-à-dire « moyennement dépendante », avec deux heures d’aide attribuées par jour, il lui resterait une fois l’aide payée environ 4 000 euros pour vivre une année.

Et encore, comme le remarque judicieusement la Cour des Comptes, ces calculs ne tiennent-ils compte que du temps d’aide théorique reconnu par la grille AGGIR. Or, beaucoup de vieilles personnes dites « très dépendantes », « classées en Gir 1 », ont des maladies ou des incapacités qui impliquent bien plus de 3,5 heures d’aide par jour. Parfois, 10 heures par jour . Là, problème pour notre dame ayant 7 756 euros annuels de revenu : une fois la part de l’APA utilisée, il lui resterait à payer pour ses heures d’aide… 28 884 euros.

Nous pourrions continuer à l’infini, multipliant les exemples, avec différents chiffres d’heures, de revenus, de « dépendance »…, nous aurions toujours devant nous la même réalité : l’APA ne permet pas à des personnes pauvres ou non-riches de bénéficier des aides et soins évalués par l’outil officiel, lequel pourtant sous-évalue très souvent les besoins. Autrement dit, toutes les personnes pauvres (rappelons que la majorité des femmes ont une retraite inférieure à 899 euros par mois) ou non-riches (rappelons que 45 % des hommes ont une retraite inférieure à 1 200 euros par mois) vivant à domicile sont, malgré l’APA, insuffisamment soignées, aidées, accompagnées. Et lorsqu’elles le sont, c’est, faute d’argent et faute de professionnels, par des proches.

Ces proches dont nous avons vus qu’ils savaient naturellement prendre soin, soigner, accompagner. C’est sans doute dans les gènes des proches. Et même surtout dans les gènes des pauvres. Car on observe que les riches emploient généralement des professionnels pour prendre soin des vieilles personnes de la famille qui en ont besoin alors que les pauvres le font eux-mêmes. On observe que les filles uniques de vieilles dames atteintes de maladie d’Alzheimer, quand elles sont riches, peuvent continuer à travailler, peuvent partir en vacances, peuvent sortir le soir, grâce aux professionnels qu’elles emploient. Alors que chez les pauvres, il n’est pas rare d’observer des femmes qui restent quasiment toute la journée et toute la nuit, et toutes les journées et nuits de l’année, avec leur parent malade. Parfois, elles craquent. Maltraitance. Vous pariez que si des statistiques existaient, on y verrait que les « CSP moins » maltraitent plus… Sûrement dans les gènes, ça aussi.

Concernant les vieilles personnes résidant dans un établissement (de type EHPAD) :

Là encore, le discours sur le coût des vieux est un discours qui masque.

Qui masque que les personnes et leur famille prennent en charge la majeure partie du coût d’une vie en institution, y compris des dépenses qui relèvent du soin (et donc de la sécurité sociale) mais qui ont été classées, bien entendu volontairement, dans d’autres catégories (les psychologues placés dans la catégorie « dépendance », les animateurs dans l’« hébergement »).

Qui masque que le coût moyen d’un hébergement en maison de retraite tourne autour de 1 700 euros par mois… soit entre 500 et 1 100 euros de plus que les revenus de la majorité des personnes qui y résident ou auraient besoin d’y résider. (Ceci ne signifiant pas que les maisons de retraite sont chères, comme on le laisse parfois entendre, mais que la majorité des vieux qui y vivent sont pauvres !)

Qui masque qu’une fois payé leur hébergement, plusieurs centaines de milliers de vieux n’ont plus que quelques dizaines d’euros mensuels pour eux (somme qualifiée officiellement d’« argent de poche » par un ministère voisin de celui qui entend lutter contre la maltraitance, et donc l’infantilisation, des personnes âgées…). Manquerait plus, alors qu’ils n’arrivent même pas à « se débrouiller tout seuls » et qu’ils coûtent à la collectivité, qu’ils aient les moyens de s’acheter de jolis vêtements, d’offrir des cadeaux à leurs ami(e)s ou à leurs petits-enfants, de se payer des sorties, etc.

Qui masque surtout, comme le souligne un récent mais bien tardif rapport de la MECSS , que les maisons de retraite publiques sont les seuls investissements publics pour lesquels… la construction, les travaux et l’administration sont payés, non par l’ensemble des contribuables, comme pour les écoles, les universités ou les stades, mais par les seules personnes qui y résident.

Un dernier chiffre, symptomatique, révélée par l’enquête HID : 59 % des personnes âgées ayant besoin d’une aide auditive pour entendre correctement ne disposent pas de cette aide. Serait-ce seulement au prétexte cynique que beaucoup d’entre elles, isolées, même si elles entendaient bien, n’entendraient rien ?

Bref, à domicile ou en établissement, avec ou sans APA, le principe n° 1 de la propagande est posé : « Puisqu’on vous dit que l’on dépense trop pour les vieux, cela signifie que l’on dépense suffisamment pour les vieux. »

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