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« Si nous nous obstinons à concevoir notre monde en termes utilitaires, des masses de gens en seront constamment réduites à devenir superflues. » Hannah Arendt
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Quand l’hôpital dépend de la charité.
L’étonnante Opération "Plus de vie"...
L’opération "plus de vie", présentée comme une opération de solidarité, est en fait une opération de charité destinée à compenser de quelques miettes l’affolante insuffisance des moyens dont disposent les hôpitaux pour prendre soin des personnes malades et/ou handicapées agées.

Pour la ixième année consécutive, l’opération "Plus de vie" est lancée.

Késako, l’opération "plus de vie" ?

C’est présidé par Bernadette Chirac, c’est présenté comme "une opération de solidarité", ça culmine médiatiquement lors d’"une grande soirée de solidarité aux Folies Bergères", ça culmine sportivement lors d’un match de football solidaire dont les bénéfices etc., c’est parrainé par des entreprises bien entendu "solidaires", et ça nous dit, en première page du bulletin de participation disponible dans tous les bureaux de poste de France :
"Personnes âgées à l’hôpital : donnons-leur des marques de solidarité."

C’est évident - émouvant - beau comme l’antique.

XVIIIe siècle - Allégorie de la charité. Bernadette Chirac offrant nourriture au vieillard affamé.

Premier constat : une opération de plus permettant de faire perdre leur sens aux mots. L’opération "Plus de vie" est une opération caritative - de CHA-RI-TE ("bienfaits, dons envers les pauvres") et non de solidarité : la solidarité, base de notre sécurité sociale, repose sur le principe de contribution de tous (selon ses moyens) afin que chacun puisse quand nécessaire (selon ses besoins), être soigné.

Etre soigné - correctement. C’est-à-dire, si nous prenons la situation des personnes âgées à l’hôpital, autrement dit d’adultes (plus âgés que la moyenne des autres) malades ou handicapées, pouvoir bien entendu disposer, par exemple, de pompes anti-douleur, de matelas anti-escarres préventifs et curatifs, de pousse-seringues, de lits d’appoint (pour un proche), de fauteuils roulants, de chambres aménagées, etc.

Toutes choses dont on nous dit qu’elles seront achetées grâce aux sommes récoltées par l’opération "Plus de vie"... Est-ce à dire qu’aujourd’hui, dans nos hôpitaux, financés par la solidarité nationale, les personnes malades et/ou handicapées plus âgées que les autres souffrent parce qu’il manque de pompes anti-douleurs, restent condamnées à l’immobilité parce qu’il n’y a pas de fauteuils roulant, ont des escarres à cause de l’inadaptation des matelas ?

XIXe siècle. Allégorie : la Santé et la Jeunesse remerciant Bernadette Chirac pour l’Opération "Plus de vie".

Les concepteurs de "Plus de vie" sont visiblement mal à l’aise. Car devoir recourir aussi peu discrètement, avec autant de bruit et de paillettes, à la charité pour acheter ces matériels-là pose quand même de sérieuses questions sur la qualité de la "prise en charge" dans les hôpitaux français des années 2007, sur la manière dont on tolère officiellement que l’absence de moyens alloués à cette prise en charge conduise à détruire peu à peu la santé des personnes malades et/ou handicapées plus âgées que les autres.

Car c’est bien de destruction de la santé qu’il s’agit quand une personne malade et/ou handicapée ne dispose pas, quand son état le nécessite, d’une pompe anti-douleur, d’un matelas anti-escarres ou d’un fauteuil roulant.

Alors, on comprend les pathétiques tortillements lisibles sur la plaquette de "Plus de vie" et qui nous disent que l’opération permettra d’améliorer le "bien-être", le "bien vivre" et "l’environnement" du "patient". Bref, pour la santé d’une personne grabataire, pleine d’escarres, souffrante, rassurez-vous, tout va bien, mais soyez charitables pour améliorer son bien-être, pour l’aider à, je cite tellement c’est beau, "mieux vivre l’hôpital" !

Un mot encore : Bernadette Chirac explique, toujours sur la plaquette de "Plus de vie", que l’opération permettra également de "redonner [aux personnes âgées hospitalisées] le sens de la dignité". J’ai du mal à comprendre : quand une personne (âgée ou pas) hospitalisée ne dispose pas lorsqu’elle en a besoin des moyens d’éviter la douleur, les escarres, l’immobilité... c’est ELLE qui perdrait le sens de la dignité ?

L’hôpital des personnes âgées. Vers 1530 et vers 2050.

La charité étant ainsi, désormais, déguisée en solidarité, on va pouvoir continuer à déguiser en liberté (chacun ne contribue que pour lui même) la destruction progressive de la solidarité (à ce sujet, voir les récentes déclarations de D. Kessler concernant le programme du Conseil National de la Résistance).

Quant à la fraternité, qui nous parlait en ancien français du sentiment profond, exigeant, du lien existant entre les hommes considérés comme membres de la famille humaine, elle peut enfin ne plus signifier que le lien, certifié par l’ADN svp, de parenté entre frères et soeurs.

" La charité, s’il vous plaît, messieurs dames, s’il vous plaît, la charité pour les vieux malades... "