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« Si nous nous obstinons à concevoir notre monde en termes utilitaires, des masses de gens en seront constamment réduites à devenir superflues. » Hannah Arendt
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La Guerre des âges - Extrait (1)
Extrait du chapitre 1 : Bellicistes & champignons.

Années 1960 – années 2000. Quarante ans ont passé. Pour certains, rien n’a changé. Les stéréotypes moraux et psychiques apparaissent encore régulièrement. « Les personnes âgées sont, par nature, conservatrices » écrit Gérard Badou, ex-directeur de la rédaction du Quotidien du médecin et Christian Godin , professeur de philosophie, nous explique que cette « population vieillissante de plus en plus craintive, de plus en plus phobique, […] vit dans la hantise de l’insécurité qui est aussi le masque derrière lequel se cache la peur de la vie ».

Grâce au stéréotype du conservatisme, le vieillissement et les vieux restent des boucs émissaires parfaits. Tout, ou presque, peut leur être imputé. Une réforme qui ne passe pas ? Aussitôt, de nombreux articles pointent la « frilosité d’un pays vieillissant », mêlant syndicalistes et vieux dans un vaste panier socio-psychologique d’individus « accrochés à leurs avantages et acquis passés »…

Le four du référendum sur la « constitution » européenne ? « Le “non” français du 29 mai au projet de constitution européenne a livré sur le plan international l’image d’un pays frileux, moralement et intellectuellement vieilli »…

Les Jeux Olympiques épargnent Paris ? Cet « échec de la candidature française à l’accueil des jeux olympiques de 2012 n’a pas arrangé le tableau. Au contraire, il a cruellement éclairé le mauvais profil d’un pays sur le déclin… »

Le Pen présent au second tour ? Faute aux oligarques dans leurs nuages, au désert idéologique du programme du parti socialiste ? Non : le vieillissement de l’électorat.

Ces stéréotypes donnent envie de répondre, de lutter pied à pied ; d’exposer, chiffres et études à l’appui, la réalité : par exemple, que les électeurs de plus de 60 ans ont majoritairement voté pour le « oui » au référendum de 2005 ; que les moins de 25 ans, en revanche, ont été plus nombreux que les plus de 60 à voter pour Le Pen au premier tour de 2002 ; que la majorité des vieux se complaisent moins dans la « pose décliniste » que nombre de journalistes ; etc. Mais est-ce utile ?

L’histoire de nos sociétés est peuplée de militants qui se sont acharnés à démontrer que les indiens avaient une âme, que les noirs pouvaient penser, que les juifs ne voulaient pas ruiner la France, que les homosexuels n’allaient pas détruire la famille, etc. Était-ce utile ? Suffit-il d’apporter des arguments pour dissoudre la bêtise et la haine ? Je ne le crois pas. L’information est disponible, les livres sérieux nombreux. Ceux qui, aujourd’hui, accusent les vieux le font en toute connaissance de la réalité : leurs mensonges sont le reflet de leur dégoût du vieillissement, de la haine qu’ils éprouvent pour la vieillesse des autres (souvent pour celle de leurs parents), de la peur qu’ils ressentent face à leur propre vieillesse. La raison n’a pas prise sur eux.

La France en charentaises

Leur principale certitude peut donc s’étaler : les vieux, tous conservateurs et réfractaires au « progrès », ont une influence négative et pathogène sur la marche économique du pays et de l’Europe. L’INED commence : « Certains ressorts qui animent l’esprit d’entreprise […] se trouvent émoussés avec l’âge . » Le Conseil Économique et Social de l’Europe s’interroge : que vont devenir « l’esprit d’entreprise et la capacité d’innovation chez les populations décroissantes et vieillissantes… » ? Pas grand chose, répondent donc certains économistes, pour lesquels nous habitons désormais un « vieux continent peuplé de cheveux gris, synonymes de croissance molle ».

Bref, la France était une belle entreprise dont les vieux ont sapé le dynamisme ; ces vieux qui, écrit l’économiste Alain Cotta, ne pensent qu’à leurs retraites, leur santé et leur sécurité. Mais alors, reprennent nos économistes, « comment maintenir des emplois, des équipements, des services publics, bref, un minimum de vie, dans des espaces très vieillis, où dominent les retraités ou les personnes vivant de transferts financiers de la collectivité (chômeurs, handicapés, etc.) ? ».

Car telle est d’abord leur question : comment maintenir un « minimum de vie » économique dans des lieux où, économiquement, il n’y a plus que des improductifs, des inutiles, des superflus ?