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Vieillir au Québec - l’âgisme ordinaire
Un texte de Jean Carette.

Vieillir au Québec - L’âgisme ordinaire

Texte de Jean Carette, Docteur en sociologie, paru dans le journal Le Devoir en mars 2004.

Les économistes — sérieux, s’entend... — sont de plus en plus nombreux à avoir démontré ou à reconnaître que le vieillissement démographique est un atout et même un facteur de développement favorable aux générations futures. Alors, d’où vient donc ce déni de réalité de plus en plus injustifiable ? Mais aussi de plus en plus nuisible, dans ses effets sur les aînés eux-mêmes, victimes de discrimination et parfois de mise en ghettos, et surtout sur l’ensemble des acteurs sociaux de tous âges, dans l’esprit desquels est ainsi proposée la noire perspective d’un avenir démobilisant.

Les signes et symptômes d’âgisme se multiplient ; ils inquiètent leurs victimes directes, aux yeux desquelles l’avance en âge devient une course à obstacles de plus en plus dure. Mais ils devraient aussi interpeller les plus jeunes et l’ensemble des acteurs sociaux, tant ils stigmatisent l’avenir de nos sociétés et leur développement.

Ainsi, en mars 2002, le Bureau des passeports du Canada adopte une mesure discriminatoire ; les professionnels à la retraite ne sont plus admissibles à agir à titre de répondant pour une demande de passeport. Il met en avant l’argument de la sécurité, déjà plus que discutable, mais les décideurs sont ici davantage inspirés par une logique de la limite d’âge.

Tel cinéaste de mes amis, à la feuille de route impressionnante, voit son projet refusé parce qu’il a atteint un âge jugé canonique et parce que sa réalisation risquerait de vieillir l’image (sic) de la station et de nuire à ses cotes d’écoute. Tel chef de gouvernement se voit indiquer le chemin de sa démission et de sa retraite du fait de son âge avancé, tandis qu’un chef de l’opposition doit batailler pour imposer, à ses adversaires comme à sa propre famille politique, l’idée d’un retour au pouvoir après ses 70 ans.

Une vice-rectrice de l’Université du Québec à Montréal à laquelle je faisais naguère état d’un projet pour les aînés et les retraités m’annonce sans vergogne et devant un de mes collègues, témoin médusé, qu’elle s’apprête à confier ce dossier à de « vrais professeurs » encore employés, comme si la retraite nous avait lobotomisés.

Boucs émissaires

D’où vient que nous cultivions autant de préjugés et d’images négatives quant à l’avance en âge, presque toujours assimilée à un déclin ou à une charge ? Aux protestataires concernés, nous répondons qu’il faut bien regarder la réalité en face et « laisser la place aux jeunes » sur le marché du travail et aux autres carrefours de la vie. Et si une partie de l’opinion résiste à ces premiers arguments, ils céderont bien vite devant les perspectives inquiétantes annoncées par certains analystes du vieillissement collectif, démographes ou actuaires.

Notre croissance économique, notre productivité scientifique et technique, notre créativité culturelle seraient irrémédiablement menacées par la croissance phénoménale des groupes d’âges élevés au sein de la population. Le fragile équilibre de nos régimes publics et privés de retraites serait compromis à moyen terme par le poids des pensions à la charge des jeunes générations de cotisants ou de contribuables écrasés par la dette et par des rendements monopolisés par les épargnants âgés, au prix même annoncé d’une cessation de paiement.

Quant à la santé, même si nous croisons quotidiennement des aînés en forme et dont la longévité accrue devrait nous réjouir d’autant plus qu’elle accroît aussi notre espérance de vie, force est de constater que le vieillissement fera croître jusqu’à l’explosion les coûts de l’invalidité et du grand âge et que nos urgences déjà chroniquement engorgées ne pourront plus tolérer autant de malades âgés dépendants.

Au-delà de la peur associée au vieillissement et au déclin et qui nourrit nos angoisses, l’âgisme pourrait correspondre à l’effet de la recherche effrénée de boucs émissaires de nos difficultés collectives de prévoir et d’agir. Ainsi les attaques se font de plus en plus virulentes et fréquentes contre la génération des baby boomers devenus « papy boomers » et bientôt massivement retraités : après s’être arrogé tous les privilèges et avoir monopolisé les avantages de leur Révolution tranquille, après avoir jalousement conservé tous les pouvoirs et entretenu de multiples réseaux d’influence, les voilà qui partiraient en retraite avec la caisse, laissant un pays étranglé par la dette, croulant sous la charge des aînés et condamné au déclin.

Dans cette caricature, se profile et s’annonce une guerre dangereuse entre les âges, alimentée par l’ignorance et les préjugés, telle une mise en scène illusoire qui assurerait l’oubli des vraies causes historiques et sociales et garantirait aux décideurs réels d’échapper à toute critique.

S’organiser

De la différence instituée et sans cesse exacerbée entre les personnes âgées et les personnes non âgées à la discrimination âgiste, le glissement est aussi néfaste qu’inévitable. Tant que nous ne verrons dans les aînés que des objets de stratégies, des clientèles de programmes, des cibles de marché, des « bébéficiaires » de soins et de services ou des candidats à l’oisiveté durable et à la mort, nous nous priverons collectivement de l’apport de leurs compétences et de leur expérience, des avantages de leur maturité et de leurs multiples formes de sagesse, et même des charmes trop discrets de la liberté rendue à leur âge.

Comment combattre et éliminer progressivement ces formes sournoises mais courantes de violence sociale ? Comment parvenir à contrer l’offensive idéologique des prophètes de malheur, parfois intellectuels, souvent politiciens, qui nous prédisent, à travers le vieillissement constaté et déploré, un inéluctable déclin collectif et ne savent que manipuler nos peurs de l’avenir à coup de fausses évidences ?

Me rappelant d’autres combats naguère menés et en partie gagnés, par exemple contre le racisme ou le sexisme, je suis enclin à penser que c’est aux « quinquas » et à leurs aînés de s’organiser collectivement pour imposer une nouvelle série de représentations du vieillissement et de l’avance en âge. De plus en plus, ils ont le poids démographique et électoral du nombre, ils tiennent les leviers de commande ou influencent leurs détenteurs ; de mieux en mieux, ils savent élaborer et diffuser une parole publique pour faire valoir des droits qu’ils jugent bafoués ou méconnus.

Les intellectuels et autres intervenants spécialisés ne peuvent ici que structurer et nourrir des analyses : c’est aux citoyens eux-mêmes à prendre en charge leurs réponses dans l’action, à travers les milieux de vie, de formation et de travail, les communautés et les médias. Mais ils devront d’abord imaginer et mettre en place des outils d’observation et de prise de conscience pour révéler, au sens photographique du terme, notre société à elle-même, à travers les mécomptes et méfaits de son âgisme ordinaire.