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Humanitude - Extraits (2)
Extrait du chapitre 3.
Extrait du chapitre 3 : Des Hommes vieux.

Préalable important : au sujet de l’humanitude comme des autres philosophies de soin et des autres approches dites "relationnelles" ou "non-médicamenteuses", il est conseillé de lire ces quelques précisions...

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Que sait-on de ce que l’on a pas vécu ?

« Un adolescent, c’est un jeune dépendant, un corps qui grandit avec des poils et des boutons qui poussent… » Il ne viendrait à l’idée de personne de définir ainsi les adolescents et ce qu’ils vivent. L’adolescence, nous nous en souvenons, fut une période où nous avons été confrontés à des changements physiques, à des modifications de nos rôles sociaux, à des rééquilibrages dans nos liens familiaux, à des réaménagements émotionnels et psychologiques (craintes et plaisirs des premières relations amoureuses, de l’entrée dans l’âge adulte, de la perte d’une certaine forme d’insouciance, de l’accroissement de nos responsabilités et de notre autonomie, etc.). La manière dont nous avons vécu cette transition a conduit chacun d’entre nous, à un âge différent – en général entre 14 et 35 ans –, à se sentir un jour adulte.

Personne n’affronterait le ridicule d’aller dire à un adolescent qu’il se réduit aux dangers qui le guettent, qu’il est potentiellement un futur adulte raté ou un futur inadapté social. Personne ne se permettrait de nous imposer une norme pour notre adolescence, de prétendre que nous l’avons réussie ou manquée. Chacun d’entre nous possède son propre jugement sur cette période de sa vie.

Tout ce que nous ne faisons pas avec l’adolescence, nous le faisons souvent avec la vieillesse, en la définissant comme une période réduite aux changements physiques et aux maladies, en créant des normes de vieillissement optimal, réussi, normal, pathologique, raté, etc. Tout ce que nous ne nous permettons pas de dire aux adolescents, nous nous autorisons souvent à le dire aux hommes qui vieillissent, en leur annonçant qu’ils sont potentiellement de futurs vieux ratés, de futurs inadaptés, de futurs « dépendants ».

Comment expliquer que nous traitions si différemment ces deux périodes de la vie et les hommes qui les vivent ?

Personne ne nous décrit ainsi notre adolescence, ou notre enfance, parce que nous les avons vécues et que notre expérience nous rend plus qualifiés que quiconque pour les connaître et en juger. Quand des professionnels en parlent en termes de maladies, de complexes, de troubles du développement, nous n’en concluons pas qu’ils décrivent ainsi la totalité de l’expérience d’un enfant ou d’un adolescent – précisément parce que nous savons que notre enfance et notre adolescence ne se réduisent pas à cela, qu’elles ont été des moments où notre identité s’est structurée, où nous avons commencé à nous développer et à faire face à ce qui pouvait troubler notre développement.

Pour la vieillesse, que la majorité d’entre nous ne vivons pas encore, nous ne pouvons pas nous appuyer sur notre expérience. Autrement dit, comme aime à le citer Geneviève Laroque, « on se souvient rarement de sa vieillesse ». Nous sommes donc obligés de nous fier aux discours des spécialistes et à notre imagination. Mais pouvons-nous vraiment nous y fier ?

Les spécialistes des vieillesses

Chaque discipline apporte sur la vieillesse un éclairage précieux, mais forcément partiel. Un sociologue nous parlera surtout des changements des rôles sociaux – de la retraite et de la grand-parentalité, par exemple –, un démographe nous parlera surtout de notre âge d’état civil, un biologiste du vieillissement de nos cellules, un médecin des pathologies liées au vieillissement, une aide à domicile des situations de handicap que vivent certains hommes vieux, etc.

Toutes ces disciplines nous fournissent des informations essentielles sur des aspects importants du vieillissement et de la vieillesse . Mais aucune d’entre elles ne peut suffire à comprendre ce qu’est un homme vieux – le sentiment d’être vieux, comme celui d’être jeune ou mûr, ne se réduit pas à quelques éléments objectifs et standard, comme travailler ou non, être parent ou grand-parent, avoir 18 ans ou 65 ans ! – ni ne peut décrire l’expérience de la vieillesse, la manière dont chaque homme vit sa vieillesse.

Et si notre imagination nous trompait ?

Pendant longtemps, les hommes adultes perçurent les enfants en se prenant pour modèle : ces petits êtres privés de raison et de sexualité, aux capacités cognitives peu développées, qu’il fallait former, éduquer, modeler et contraindre pour en faire des hommes raisonnables ; ces petits êtres qui n’avaient pas encore acquis toutes les capacités des adultes d’âge moyen étaient forcément moins que des adultes…

Il a fallu attendre le XXe siècle pour que nous commencions à percevoir l’enfance comme une période singulière de la vie, et les enfants comme des êtres humains spécifiques . Nous savons désormais qu’un enfant ne ressent pas ce qu’il vit de la même manière qu’un adulte, qu’il n’a pas les mêmes attentes, les mêmes désirs, les mêmes aptitudes, et que tout cela ne l’empêche pas d’être heureux ou malheureux, gai ou triste, épanoui ou renfermé.
Autrement dit, nous savons qu’un enfant n’est pas un homme adulte qui souffre d’être enfant…
Notre imagination ne nous ferait-elle pas croire qu’un homme vieux est un homme jeune qui souffre d’être vieux ?
Car lorsqu’un homme jeune s’imagine vieux, il va imaginer par exemple qu’il est moins fort, qu’il voit moins bien, qu’il a une ou deux maladies, qu’il se déplace plus lentement qu’avant… Autrement dit, il va imaginer des changements, dans son corps et dans sa situation, qu’il aurait bien du mal à supporter s’ils lui arrivaient maintenant.

Il est naturel, pour des hommes jeunes, d’avoir peur en imaginant ainsi la vieillesse . Car il est très difficile d’imaginer qu’un jour on pourra accepter et surmonter de tels phénomènes ; rien ne nous permet, dans notre propre expérience, de le croire. Il faut posséder des connaissances précises, écouter des hommes vieux qui nous parlent de leur vieillesse, pour savoir que ces phénomènes s’accompagneront d’autres changements (en vieillissant, nous utilisons différemment nos capacités, nous en approfondissons certaines, en améliorons d’autres) ; pour comprendre que nous les vivrons en fonction de ce que nous serons à ce moment-là… et pas en fonction de ce que nous sommes aujourd’hui ; pour comprendre qu’ils ne seront pas forcément mal vécus, qu’ils ne nous empêcheront pas d’être satisfaits de notre vie.

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