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« Si nous nous obstinons à concevoir notre monde en termes utilitaires, des masses de gens en seront constamment réduites à devenir superflues. » Hannah Arendt
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La Guerre des âges - Extrait (4)
Un extrait qui peut nous interroger : Sarkozy, " homme nouveau " ?
Extrait du chapitre 4 - L’homme ancien et l’homme nouveau.

Les hommes nouveaux

[...] Mais qui croyaient, comme les hommes nouveaux d’aujourd’hui croient, par exemple :

Que « le moment arrive où, du point de vue de la dépense publique, il vaudrait mieux que meurent les gens qui veulent rester oisifs [1] ».

Qu’un homme indépendant des autres est un homme complet, alors qu’un homme indépendant des autres est un homme incomplet des autres.

Que l’homme vit en société pour le commerce ou la sécurité, alors que l’homme vit avant tout en société pour être un homme.

Que ce qui n’a pas de prix, et n’est donc pas une marchandise, est dénué de dignité, alors que « ce qui n’a pas de prix, et donc pas d’équivalent, c’est ce qui possède une dignité [2] ».

Que les individus dignes ont donc une valeur mesurable, un rapport qualité-prix [3] .

Que ce qui n’est pas visible, mesurable, reproductible, n’est pas scientifique et que ce qui n’est pas scientifique n’est pas important.

Que l’homme peut intégralement s’expliquer. Qu’un individu n’a pas un esprit et des conduites, mais un cerveau et des comportements.

Que l’essence de l’homme réside dans ses gènes. Que la sensibilité est de la sensiblerie.

Que ce qui est nouveau est un progrès.

Que ce qui n’est pas jeune, rapide, mobile est vieux.

Que ce qui est vieux est périmé.

Que l’homme nouveau, même très jeune, est réalisé ; qu’il est complet ; qu’il n’a plus rien à apprendre ; que les autres hommes n’ont rien à lui transmettre – hors l’argent.

Que ce qui divertit est bon, mais que ce qui limite est mauvais.

Que les filiations et les enracinements limitent.

Que l’homme est un loup pour l’homme.

Que l’insécurité motive ; que la concurrence stimule ; que la main invisible du marché régulera.

Que la pauvreté est une faute ; que la charité se mérite.

Que chacun ne recevra que ce qu’il aura donné ; que chaque retraité ne recevra que ce qu’il aura cotisé ; que chaque vieux pauvre ne recevra de ses enfants que ce qu’il aura dépensé pour élever ses enfants ; que chaque génération ne recevra que les bénéfices de son travail.

Que les hommes anciens sont malades. Malades ceux qui croient qu’il faut du temps pour devenir ; malades ceux qui pleurent sur les hommes piétinés (« sensiblerie sénile »), malades ceux qui se posent certaines questions. Sur l’esprit et sur la mort, sur le sens de la vie, etc.
Etc.
Vous voyez ce que je veux dire : etc., toutes ces questions existentielles. Celles qui animaient un certain Blaise Pascal ; celles qui font se suicider nos adolescents ; celles dont on ricane dans les émissions de prime-time ; celles qu’on laisse aux intellectuels et aux vieillards ; celles dont l’homme nouveau n’a pas besoin.

Les hommes anciens

Ces hommes anciens. Qui prétendent qu’il faut d’abord définir les principes – ceux, politiques et donc moraux, de la société dans laquelle nous souhaitons vivre et que nous serions fiers de léguer ; principes, entre autres, de solidarité et de fraternité.

Qui prétendent qu’il faut ensuite, mais ensuite seulement, agir pour « mobiliser les financements » nous permettant de respecter, concrètement, nos principes – nous permettant de les assumer, nous permettant d’avoir le courage pratique, quotidien, de nos principes.

Et peut-être ces actions pratiques, concrètes, doivent nous conduire à travailler plus, ou différemment, ou à limiter les revenus du capital, ou à augmenter certaines taxes, ou à taxer certaines opérations, ou à revoir les grands choix budgétaires. Peu importe ici les choix précis. L’essentiel est d’avoir le courage de mettre nos actions au service de nos principes – et non, comme les hommes nouveaux, de tester, de jour en jour un peu plus loin, d’année en année un peu plus bas, jusqu’à quel « niveau » nous paraît « acceptable » de dégrader nos principes.

Paroles d’hommes anciens – mars 2004 :

Appel des résistants aux jeunes générations

Paroles d’hommes anciens.

– Mais c’est inaudible ! C’est n’importe quoi ! “Posture au détriment du réalisme”. Truc de vieux séniles.

Les « vieux séniles » ayant lancé cet appel en 2004 étaient Lucie Aubrac, Raymond Aubrac, Henri Bartoli, Daniel Cordier, Philippe Dechartre, Georges Guingouin, Stéphane Hessel, Maurice Kriegel-Valrimont, Lise London, Georges Séguy, Germaine Tillion, Jean-Pierre Vernant, Maurice Voutey.

Des « vieux séniles » sans lesquels nos hommes nouveaux d’aujourd’hui feraient leur éloge du réalisme ou du libéralisme économique en allemand.

Mais pour les hommes nouveaux d’aujourd’hui, peu importe la langue des maîtres, tant que les maîtres apportent le pouvoir et l’argent.

Pour les hommes nouveaux d’aujourd’hui, il faut faire taire la mémoire des hommes anciens, les paroles des hommes anciens.

Toutes ces mémoires et paroles qui risquent de raviver l’esprit de la Résistance ou celui des luttes sociales, l’esprit du Front Populaire ou celui des créateurs de la Sécurité sociale, l’esprit des droits de 1789 ou celui du préambule de la Constitution de 1946. Toutes ces mémoires et paroles qui risquent de nous rappeler toujours et encore que, même dans les époques les plus noires, les plus misérables, même dans les conditions économiques les plus dures, il existe des hommes et des femmes qui ne sacrifient pas les faibles. Toutes ces mémoires et paroles qui risquent de nous appeler, toujours et encore, à ne jamais nous coucher, qui risquent de nous inciter, toujours et encore, à vivre debout.

Il faut faire taire ces hommes anciens. Lancer la propagande de l’homme nouveau, de l’homme moderne. Inverser, brouiller la réalité. De Sauvy à Michaud, les propagandistes, les inverseurs, les brouilleurs, ne manquent pas : les hommes anciens seront donc tous des vieux et les vieux, tous les vieux, seront donc réactionnaires, et conservateurs, « c’est naturel », et seront donc tous nostalgiques de Pétain et non de la Résistance ; nostalgiques de Poujade et non de Mendès-France ; nostalgiques du Moyen-Âge s’ils critiquent les OGM… et pour l’avenir, séniles : séniles quand ils s’affolent des montagnes de déchets légués aux hommes futurs, séniles quand ils pleurent sur les enfants qui se tuent ou s’entretuent. Séniles s’ils se demandent quel monde nous laissons à nos petits-enfants. Séniles s’ils se demandent quels petits-enfants nous laissons au monde.

Il faut faire taire ces hommes anciens, quel que soit leur âge (de même qu’il existe des hommes nouveaux vieux, il existe heureusement de nombreux hommes anciens jeunes). Ce sont eux qui prétendent que le problème ce n’est pas l’existence des vieux ou des dépendants, c’est l’existence d’une société, d’une culture, où l’existence des vieux, des dépendants, est un problème. Ce sont eux, toujours eux, qui pointent que les personnes handicapées ou malades ou fragiles, mal aidées, mal soignées, mal traitées, ne font que révéler et éclairer, crûment, à en mourir, en en mourant, la conséquence logique de l’économisme [4] : le sacrifice des faibles.

Ce sont eux, encore eux, qui vont rappeler l’Histoire (mars 2006, le journaliste François Ruffin s’entretient avec Maurice Kriegel-Valrimont, ancien membre du Conseil national de la Résistance) :

« François Ruffin : En 1944, la France est à genoux, 74 départements ont servi de champs de bataille, la production industrielle ne représente que 29 % du niveau de 1929. Les recettes fiscales couvrent à peine 30 % des dépenses publiques, la dette nationale a quadruplé. Et donc, c’est dans ce contexte là – vous, vous êtes complètement inconscient, vous voulez encore plus mettre la France à genoux ! –, c’est dans ce contexte là que vous décidez qu’il faut mettre en place une sécurité sociale et des retraites... Mais on a dû penser que...

« Maurice Kriegel-Valrimont : Mais c’est exactement ce qui s’est passé. Il ne faut pas croire qu’à l’époque, il n’y ait pas eu de gens qui nous ont dit ce que vous venez de dire ! Ils nous ont dit “Vous êtes fous”
C’était bien pire que ça : la France n’avait plus de ponts, le France n’avait plus de charbon, la France n’avait plus d’acier, la France n’avait plus d’énergie. Bien. C’est vrai que c’était à peine concevable. Bien. Nous sommes passés outre, tout bonnement. Nous sommes passés outre et nous avons fait les choses.
« Alors là, la preuve a été faite, “l’investissement social est un investissement économique formidable ” ! Et c’est vrai, je n’ai aucune hésitation à le dire, les trente glorieuses n’auraient pas été possibles si nous n’avions pas fait cette législation sociale.
Historiquement, la chose est démontrée. On pouvait discuter avant, mais historiquement, on ne peut plus en discuter. “C’est grâce à la législation sociale que les progrès ont été accomplis.”
« Ça veut dire une chose d’une simplicité puérile : les gens qui vivent sur le dos des autres, les gens qui bénéficient du travail des autres, les gens qui exploitent les autres, ils n’ont pas de scrupules ! Ils sont capables de charité, mais le fond de leur attitude est de croire que, pour vivre, pour que l’humanité fonctionne, il faut qu’il y en ait qui profitent et d’autres qui subissent.

« François Ruffin : Et donc, vous, vous dites, aujourd’hui, où on vient nous dire : le poids de la dette publique française, selon les nouvelles normes internationales, a doublé, etc., vous, vous dites que ce n’est pas une raison pour ne pas conquérir de nouveaux droits sociaux ?

« Maurice Kriegel-Valrimont : Je dis plus que ça. Je dis que, dans toute une série de domaines, le fait de donner, de garantir ces droits sociaux, résout le problème posé. Je dis que, si on passait de, en fait sept millions de gens qui sont hors du circuit du travail, ce qui est le cas, si on passait simplement à deux millions de gens, le problème serait résolu [5]. »

– Mais faites-le taire. Faites-le taire ! Quel âge il a, ce type ? 91 ans. Ben voilà, fallait le dire. Gâteux, le résistant, sans doute même dément. Foutez-moi ça à la poubelle. Impubliable. On a pas autre chose ?

« Tout bien, toute entreprise, dont l’exploitation a ou acquiert le caractère d’un service public […] doit devenir propriété de la collectivité. »

– Mais je vous ai dit de le faire taire, le gâteux. Quoi ? C’est pas lui, c’est… Quoi ? Le Préambule de la Constitution de 1946 ! Incroyable ! Sont pas fascistes ces vieux, sont staliniens ! Impubliable. Cherchez-moi autre chose, je sais pas moi, appelez Séguela. Hein ? C’est quoi, ça ? Du Hegel ??

« La vie, dans le danger suprême et dans le conflit avec la propriété juridique d’autrui, a un droit de détresse à faire valoir, en tant que d’un côté il y a une violation infinie de l’être et donc une absence totale de droit et, de l’autre, la violation seulement d’une existence limitée de la liberté. »

– Mais vous vous foutez de moi !

L’œuf du serpent

Actuellement, dans notre société que dominent les hommes nouveaux, « on ne pourra [donc] jamais mobiliser les financements à la hauteur des besoins ». Il faut donc que les citoyens que nous sommes soient mis en état de ne pas voir, ne pas entendre, ne pas penser aux centaines de milliers de sous-citoyens, de faibles (qu’ils soient vieux, déments, handicapés, sans papiers, sans domicile…) qui ne peuvent accéder aux aides, aux soins. Qui meurent, bien longtemps avant les autres, de mort non naturelle.

[...]

 

[1] Richard Liscia. Éditorial. Le Quotidien du médecin, 30 mars 2005.

[2] Emmanuel Kant, cité par Dany-Robert Dufour, L’Art de réduire les têtes. Denoël, 2003.

[3] Sur les conséquences actuelles de cette mesure sur de vieilles personnes fragiles, voir Jean Maisondieu, « Complexe de Midas, course à l’argent et inutilité des vieux. » Gérontologie et Société, n° 117, juin 2006.

[4] Dans les deux sens du terme : perception ou analyse de toutes les activités humaines comme des activités économiques et adoption idéologique du libéralisme économique.

[5] Extraits de la transcription de l’entretien réalisé par François Ruffin pour l’émission Là-bas si j’y suis, France-Inter, 2 mars 2006.