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« Si nous nous obstinons à concevoir notre monde en termes utilitaires, des masses de gens en seront constamment réduites à devenir superflues. » Hannah Arendt
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Existe-t-il un "vote vieux" ?
Réflexions sur les élections et le "vieillissement de la population".

Depuis une dizaine de jours, depuis qu’un premier (et seul) sondage, très médiatisé, a indiqué que Nicolas Sarkozy ne l’emportait que chez les électeurs de plus de 65 ans (sondage IFOP-JDD du 27 avril), une avalanche de commentaires, plus ou moins intelligents, s’est déversée :

les plus sobres se contentent d’avancer que le vieillissement de la population fait pencher la France vers la droite... et pour des années, vues les évolutions démographiques en cours ;

les plus virulents ont trouvé là l’occasion d’étaler leur âgisme et de déployer l’éventail, impressionnant, des stéréotypes et des idées reçues :
Sarkozy, "candidat des vieux", des "inactifs", du "troisième âge", du "passé", des "qui ont peur des jeunes", des qui sont tous "racistes et peureux", "inquiets", "égoïstes", des qui "sacrifient l’avenir des jeunes", des qui "refusent la modernité", etc.

Tous ces commentaires appellent quelques remarques et réflexions.

"LES vieux, ça existe ?"

La première d’entre elles se doit de signaler à quel point certains ont manqué de prudence et d’esprit critique :

- par rapport aux résultats donnés par un seul sondage : tous les autres sondages, y compris ceux réalisés à la sortie des urnes, ont certes pointé l’importance du vote des personnes de plus de 65 ans en faveur de Sarkozy (autour des deux tiers de ceux ayant voté pour l’un des deux candidats), mais ont montré également, très logiquement, que Sarkozy avait été majoritaire dans d’autres classes d’âge ;

- par rapport aux catégories ainsi délimitées par les sondeurs : personne ne semble douter que "les 65 ans et plus" forment une catégorie homogène, ayant un sens : peu importe soudain que quarante années séparent les adultes de 65 ans des vieilles personnes de 105 ; peu importe qu’il y ait là-dedans des gens ayant connu Jaurès et d’autres n’ayant pas vu l’armistice ; peu importe qu’il y ait dans cette catégorie deux, voire trois, générations différentes ; peu importe qu’il y ait des actifs (chef d’entreprises, artisans, professions libérales, élus, etc.) et des inactifs.
Peu importe surtout, soudain, qu’un tiers des plus de 65 ans n’aient pas voté Sarkozy : ce tiers-là, aux orties. LES vieux sont Sarko, LES vieux sont facho, réacs, pourris... Point.
(Peu importe également à nos pourfendeurs du "vote vieux" que lesdits vieux aient toujours beaucoup moins voté pour Jean-Marie Le Pen, en 2002 comme en 2007, que les moins de 35 ans. Chut. Les fachos, c’est toujours les vieux - rappelez-vous les "vieillesses hitlériennes" et les collabos français, tous avec cannes et barbes blanches).

Le grand panier : LES 65 ans et plus...

On entend donc parler du vote des "personnes âgées" ou des "vieux" ou des "seniors" ou du "troisième âge".
Il faudrait savoir...

Car l’habitude imbécile et crétine de mettre dans un même panier les "plus de 60 ans" ou les "plus de 65 ans" ou les "plus de 70 ans" masque des disparités importantes : il existe autant de différences entre "les 60-65 ans", les "80-85 ans" et les "95-100 ans" qu’entre les "18-24 ans" et les "25-30 ans" (ou les "16-20 ans" et les "30-35 ans")...
Du coup, de quoi, ou de qui, parle-t-on : parle-t-on du vote des 55-65 ans, "classe d’âge" où se retrouvent ensemble de nombreux retraités, mais aussi de nombreux chômeurs (qui ont souffert d’être au chômage avant l’âge de la retraite) et encore quelques actifs... ou parle-t-on du vote des 85-105 ans, population où de nombreuses vieilles femmes pauvres et malades ne votent plus...

Selon les sondages, les "vieux" sont donc les "plus de 65 ans" ou de "70 ans"... Bref, on retrouve là les habituels cafouillages... et les habituels procédés, aussi douteux que peu rigoureux, consistant à décider arbitrairement et au petit bonheur la chance que telle tranche d’âge va représenter "les jeunes", telle autre "les vieux", etc. Passons.

Le capitaine est-il riche, croyant, actif ? Peu importe : seul importe l’âge du capitaine.

Remarquons aussi le poids important, très important, que l’on accorde à cette caractéristique, l’âge. Oui, dans ces sondages, l’âge fait partie des quelques éléments (avec le sexe, la catégorie professionnelle, la catégorie d’agglomération) retenus. Pourquoi lui et pas un autre ? On pourrait en effet s’intéresser à la religion, par exemple, ou à l’orientation sexuelle...

Mais ça placerait quelques uns de nos pourfendeurs du "vote vieux" dans une position difficile. Oseraient-ils en effet, si des sondages ainsi réalisés avaient montré qu’il y a 60% d’homosexuels ou 67% de juifs ayant voté pour Sarkozy, parler de "vote juif" ou de "vote homosexuel" comme ils ont parlé de "vote vieux" ou de "vote senior" ?

"Sarkozy, candidat des vieux", "Sarkozy, c’est la France des vieux" : auraient-ils osé nous sortir des "Sarkozy, candidat des homosexuels" ou des "Sarkozy, c’est la France des juifs" ?

On a même vu sur internet fleurir des "vioques", des "vivement la prochaine canicule", des "il faut tuer les vieux", des images de cercueils... Aurait-on eu droit de la part de nos enflammés pourfendeurs du "vote vieux" à des "youpins", des "PD", des "vivement le prochain génocide" ?

Un sociologue, Louis Chauvel, a déclaré : « Si on retirait le droit de vote aux plus de 68 ans, Ségolène Royal serait effectivement élue. » Aurait-il déclaré, ce grand démocrate, avec d’autres types de sondages : "Si on retirait le droit de vote aux juifs, Ségolène Royal serait effectivement élue" ?

Certainement pas. Il est des clichés, des stéréotypes, des insultes et des conneries dont on mesure l’imbécillité ou le danger quand ils ont pour cible des personnes ayant en commun la religion ou l’orientation sexuelle. Quand ils prennent l’âge, en revanche, pour critère, ils passent comme une lettre à la poste.
Ce n’est pas demain que Sarkozy cessera de parler des "jeunes de banlieues" et que d’autres cesseront de parler des "vieux tous conservateurs".

Et le "vote péquenot" ?

Sans aller jusqu’à ces extrêmes, comment expliquer que cet élément, l’âge, ait si facilement donné lieu à tant de commentaires, et à tant d’insultes et de stéréotypes, quand d’autres éléments mis en valeur par les sondages passaient davantage inaperçus ?

Ces "vote vieux", ces "Sarkozy, candidat des vieux", ont fleuri beaucoup plus que les "vote paysans" (pourtant, d’après les sondages, près de 70% des agriculteurs ont voté Sarkozy), que les "Sarkozy, candidat des commerçants" (artisans et commerçants, nous disent les sondages, auraient voté à plus de 80% pour Sarkozy). Et les professions libérales, les médecins et avocats qui sont nombreux à avoir voté Sarkozy, pas un mot. Taper sur les vieux, c’est toujours plus facile, ça passe toujours mieux : taper sur les paysans et les artisans, lancer un "vote beauf" ou un "Sarkozy, c’est le candidat des péquenots", parler des nombreux médecins qui votent à l’encontre des intérêts, en terme de système de santé, d’une majorité de leurs patients, non. "Les vieux, c’est des fachos, c’est des réacs", c’est quand même beaucoup plus facile.

(Soulignons au passage que les partisans de Nicolas Sarkozy se sont bien gardés de répondre à toutes ces attaques sur le "vote vieux". Ils auraient pu, après tout, non seulement l’assumer, mais le défendre et souligner que rien ne prouve que la pensée politique d’un "vieux" soit moins pertinente que celle d’un "jeune". Non : partageant les mêmes idées reçues et le même âgisme, ils n’ont rien dit : ils ont honte d’une partie de leur électorat.)

Comprendre le phénomène

J’en viens maintenant à quelques remarques sur le phénomène lui-même : environ deux tiers des personnes de plus de 65 ans (ayant voté pour un des candidats au second tour) ont voté pour Nicolas Sarkozy. Il ne s’agit ni de le nier, ni d’en conclure que les vieux sont ceci ou cela. Il s’agit de comprendre : comprendre si cela nous donne des informations sur la vieillesse, sur les générations des vieux d’aujourd’hui, sur les candidats, etc.

En commençant par être un peu modeste : des chercheurs, depuis des années, travaillent sur les rapports entre âges, générations et politique. Il peut être utile, même si cette habitude se perd (y compris visiblement chez certains sociologues), de s’intéresser à leurs travaux et conclusions avant de se laisser aller au premier réflexe mental qui nous vient.

Car tous les travaux sur ces sujets nuancent ou contredisent ce qu’on a lu récemment sur la question.
Tous, d’abord, montrent que l’âge est un critère de comportement politique beaucoup moins important que d’autres : le patrimoine ou la religion, en particulier. Autrement dit, il existe plus de points communs politiques entre les riches, par exemple, ou les protestants, qu’entre les 60-70 ans ou les 70-80 ans. Des variables beaucoup plus pertinentes que l’âge permettent de rassembler ou de distinguer les individus et leurs opinion et comportements politiques.
On se doute, par exemple, qu’un sondage sur le vote des militants d’une association comme la Ligue des droits de l’homme montrerait qu’une minorité de ses militants a voté pour Nicolas Sarkozy. Or, faut-il le souligner, les militants de la ligue des droits de l’homme se retrouvent dans toutes les classes d’âge (cela ne m’étonnerait pas, même, qu’il y ait plus de "seniors" que de "jeunes" parmi eux)...

Vieux, nous serons tous à droite !

J’en viens au principal stéréotype, à l’idée reçue royale : avec l’âge, en vieillissant, on deviendrait de plus en plus conservateur (synonymes : réactionnaires, de droite, égoïste, etc.).

Il y a beaucoup à dire - je me limiterai à quelques pistes de réflexion.

Une première, subjective, sur l’un des grands malentendus de cette élection : il est probable qu’un certains nombre de personnes, vieilles ou non, qui sont en effet conservatrices, ont voté pour Sarkozy au nom de ce conservatisme. Crédules, naïves, n’ayant pas perçu que les idées et les liens de Sarkozy, quant à l’argent, à la société, à la loi, à l’être humain, sont profondément celles d’un homme nouveau (sur cette notion, voir cet extrait de La guerre des âges), d’un homme du 21e siècle, du libéralisme triomphant au mépris de tout passé, de tout héritage (hors financier), de toute culture, de toute éthique. Des réseaux, des stratégies, du strass, du qui brille, du qui pèse. Le plus triste dans cette histoire, c’est que des électeurs ont cru, en effet, en votant Sarkozy, voter pour l’héritier de De Gaulle - quand il n’est que l’héritier, pathétique, de lui-même. Mais, nous le savons, certains électeurs, crédules, naïfs, sont toujours des proies faciles pour les démarcheurs et bonimenteurs en tous genres.

Quelques constatations, que l’on retrouve dans tous les travaux (la meilleur synthèse de ceux-ci reste le livre, maintenant un peu ancien, dirigé en 1991 par Annick Percheron et René Rémond, Age et politique (éditions Economica)) sur ces questions de rapport entre le vote et l’âge :

- Les études longitudinales (suivi d’une même génération au long de sa vie) ont pointé, toujours, la relative stabilité des opinions politiques au long de la vie (et particulièrement au long de la maturité, de 40 ans jusqu’à la mort). Les vieilles personnes ayant voté à droite à cette élection ont pour la plupart d’entre elles toujours voté à droite. Le vieillissement individuel n’a rien à voir là-dedans.

Bientôt, des "vieux" de gauche !!

Ce phénomène-là devrait du reste rassurer les socialistes ayant pourfendu le "vote vieux" et accusé le "vieillissement de la population" de nous conduire vers des années de domination de la droite.
Car ce phénomène permet de prédire que le gros de la troupe des baby-bommers, restant dans les trente années à venir à peu près fidèles à leurs opinions actuelles, devraient donc déboucher, pour les prochaines élections présidentielles, sur un "vote vieux" plutôt social-centriste ou social-libéral que libéral-libéral. (Je conseille au passage aux "pourfendeurs de gauche" de lire, entre autres, ce que Pierre Bourdieu a écrit sur l’utilisation sociale de ces catégories d’âge - ils éviteraient ainsi de si imprudemment manier des notions qui sont surtout utiles pour masquer d’autres caractéristiques sociales autrement plus signifiantes. Mais peut-être que, désormais, même chez les "gens de gauche", réfléchir en termes de "classes d’âge" est plus reposant intellectuellement que réfléchir en termes de "classes sociales").

Quelques études...

Les études s’étant penché sur le vote au fil du temps ont donc pointé essentiellement :

- que les générations actuellement âgées sont donc des générations relativement stables politiquement (alors qu’il semblerait que les générations plus jeunes, aujourd’hui, soient moins fidèles dans leurs choix au long de leur vie).

- que cette stabilité du comportement politique (pour la droite ou pour la gauche) a souvent pour origine un grand moment ou une grande personnalité politique. Il existe des vieilles personnes qui, aujourd’hui encore, sont fidèles à Léon Blum et au Front populaire (et certaines ont voté Royal en percevant une continuité entre Blum et elle...) ; il existe des vieilles personnes qui, aujourd’hui encore, sont fidèles à Charles de Gaulle et au droit de vote accordé au femme en 1944 (et certaines ont voté Sarkozy en percevant une continuité entre De Gaulle et lui...).

- qu’il existe en revanche un effet du vieillissement, et plutôt une bonne trentaine d’années avant la vieillesse : une diminution lors de la maturité des choix considérés comme radicaux (extrême gauche, extrême droite et écologiste). De jeunes lepenistes se rapprochent de la "droite classique" dans leur maturité. De jeunes écolo ou trotskystes se rapprochent du PS dans leur maturité. Et, ensuite, changent peu.

Et les "vrais vieux" ?

Autre point intéressant : on parle du vote "des vieux" et de son poids (démographie oblige, etc.). C’est, là également, commettre quelques infidélités à la rigueur. Car la rigueur, si l’on parle des vieux, impose de parler des vieux, et donc certainement pas de la majorité des personnes ayant moins de 75 ou de 80 ans. Et si l’on parle des vieux, des vrais vieux, que constate-t-on ?

Les études montrent qu’au-delà de 80 ans, encore plus fortement après 85 ans, la participation électorale baisse considérablement. Bref, les vieux, les vrais vieux (on prend là les personnes de plus de 80 ans), déjà pas très nombreux (environ 3 millions de personnes) par rapport aux 18-80 ans (environ 46 millions de personnes), votent moins que les personnes plus jeunes.

On peut donc rigoler doucement, et même pas doucement du tout, quand on nous parle de l’influence du "vote des vieux". Le vote des vieux, des vrais vieux, c’est sans doute autour de 1,5 million de votants (dont peut-être 500 000 non sarkozystes) sur environ 37 millions de votants.

Désocialisation et vote

Et plutôt que de se contenter de hurler avec la meute que "les très vieux sont sarkozystes", on ferait mieux de comprendre pourquoi tant de très vieux ne votent plus.
Car ce n’est pas rien, d’observer ce désengagement politique au-delà de 75-80 ans : il est en partie dû à des formes de désinsertion sociale, exactement comme pour certaines personnes jeunes, personnes au chômage, personnes sans domicile.
Le non-vote des vieux devrait nous interroger beaucoup plus que le vote des vieux. Car c’est ce non-vote des vieux ou des sans domicile ou de certains chômeurs qui nous parle de ceux que nous laissons, sans les voir, sur le bord du chemin, à la marge de notre attention et de nos actions.
Militants ou sympathisants socialistes, vous voudriez savoir qui crèvera, seul dans une mansarde, à la prochaine canicule ? Intéressez-vous donc aux vieux n’ayant pas voté plutôt qu’à ceux ayant voté Sarkozy.

Mais penser à la désocialisation politique des très vieux, à tout ce qui fait que dans notre pays ils ne participent plus à la vie de la cité parce qu’entre autres la vie de la cité leur est inaccessible, c’est pas gai, c’est pas in, c’est pas cool. Beaucoup plus in, beaucoup plus cool, de penser que tous les plus de 65 ans sont des vieux grands bourgeois égoïstes de droite. (Beaucoup plus valorisant aussi : les vieux cons réacs, c’est les autres, moi je suis de gôche, révolutionnaire, jeune...)

(Cela permet d’oublier du même coup que parmi tous les "vieux" qui n’ont pas voté Sarkozy, un certain nombre ont résisté, un certain nombre se sont privés pendant des années - pour construire après-guerre la France sociale - de biens et de plaisirs dont on supporte à peine de se priver trois jours. Alors, avant d’accuser "les vieux", il vaudrait mieux aller relire l’appel aux jeunes générations que des vieux, justement, ont lancé en 2004. Cela évitera peut-être à quelques jeunes Che Guevara rive gauche de se préparer dès maintenant le pathétique destin d’un André Glucksmann.)

Télé = réalité !

Autre point, sur lequel il importerait de réfléchir : au-delà d’un certain âge, dès 70 ans pour certaines personnes ayant des difficultés de mobilité, vivant dans des environnements hostiles ou inadaptés à des gens marchant mal ou ne conduisant pas ou plus, de nombreuses personnes vivent davantage isolées, sortent moins de chez elles, etc. Vie associative, citoyenne, soirées entre ami(e)s, etc., s’amenuisent.
Entre autres conséquences : les médias, radio et surtout télévision, deviennent souvent la principale fenêtre ouverte sur le monde, et le principal mode d’information et de perception de la réalité.
Or les médias télévisuels, en particulier, sont une formidable fabrique de clichés et de stéréotypes. Si vous voulez avoir le sentiment que les banlieues sont remplies de jeunes violents, que les maisons de retraite sont toutes maltraitantes, que les chômeurs sont tous des assistés, que le gopuvernement Villepin ne cesse de faire baisser le chômage, etc., pas de problème : ne regardez la réalité qu’à travers le prisme de la télévision.
Laquelle, de surcroît, on l’a bien vu durant cette campagne, a fait la part belle à Nicolas Sarkozy, ami (plus ou moins intime) de la plupart des propriétaires desdits médias.
Autrement dit, tout un rapport à la réalité sociale (via le travail, les réunions, les associations, les réseaux de militants, les sites internet...) qui vous permet (éventuellement) de ne pas prendre les vessies de certains candidats pour des lanternes, ces vieilles personnes ne le possèdent pas.
Imaginez une seconde la vision du monde que vous auriez si le réel était pour vous ce que vous en disent Jean-Pierre Pernaut et Patrick Poivre d’Arvor...

(Ce qui signifie aussi que certains "jeunes", rouges ou roses, qui tant reprochent aujourd’hui à leurs grands parents ou arrière grands parents de voter Sarkozy, auraient peut-être pu s’en préoccuper avant les élections. Parlent-ils davantage avec eux de leur vie, de la société, de la politique, que Jean-Pierre Pernault ? Pas sûr. La réalité sociale, la politique, leurs peurs et leurs visions de l’avenir, qu’ils reprochent aux vieux de ne pas connaître, leur en parlent-ils ? Avant de reprocher aux "vieux" de ne penser qu’au passé, il faut toujours se poser la question : est-ce qu’on parle avec eux de l’avenir ?).

Et les jamais vieux ?

Autre élément important : derrière les grands progrès dont on se réjouit (ou dont économiquement certains se désolent) de l’espérance de vie, on oublie ; on oublie qu’environ 35% des Français meurent avant 75 ans et ne parviendront jamais à la vieillesse.

Ce qui signifie que, même s’il existe un nombre non négligeables de vieilles femmes pauvres, il existe également un nombre non négligeable de personnes, hommes surtout, appartenant aux classes sociales les plus défavorisées, qui meurent avant la vieillesse.
Et donc, comme l’écrit Annick Percheron (op. cit.) : "En vieillissant, on ne devient pas de plus en plus à droite, mais on appartient à un groupe où se trouvent surreprésentés les individus ayant de fortes chances de préférer la droite à la gauche, notamment les femmes, les travailleurs indépendants, les catholiques pratiquants réguliers, les possesseurs d’un patrimoine."
(Et rappelons au passage, puisque le cliché du "tous les vieux sont riches" a la vie dure, qu’il existe un nombre très important de retraité(e)s et personnes âgées pauvres).

Vieillesse et pauvreté

A ce sujet, précisément, il faut le souligner : parmi les vieilles personnes, les vraies vieilles personnes, il existe beaucoup de vieilles femmes pauvres. Qui vivent avec moins de 650 euros par mois.
Faut-il leur en vouloir d’avoir voté, souvent, Sarkozy ? Faut-il leur en vouloir d’avoir eu quelque espoir en entendant ce jeune monsieur bien mis promettre une hausse de 25% du minimum vieillesse ? Quand on vit avec le minimum vieillesse, 610,28 euros par mois, faut-il ne pas regarder avec des yeux brillants ces 25% de plus ? Promesse ? Oui. Mais depuis quand ceux qui croient aux promesses incertaines sont plus coupables que ceux qui les font sans les tenir ? Étonnante transformation de ces vieilles victimes en coupables.

Étonnante, globalement, la rapidité et la virulence avec laquelle se sont répandus, en quelques jours, clichés, insultes et stéréotypes âgistes.

Qu’est-ce à dire ? Qu’à force d’être favorisée par ces stéréotypes, la guerre des âges a commencé ?

Ah, le candidat "des vieux"...

A moins que certains se complaisent à rejouer 1968 en 2007, en se faisant croire que "les jeunes sont à gauche", "les vieux sont à droite". Ca permet peut-être à des ex-soixante-huitards de se sentir encore jeunes et révolutionnaires... Une sorte de lifting politique déguisé en conflit de générations. Les bulletins pour pavés.
"Les jeunes révolutionnaires" et "les vieux réacs".
J’aimerais bien.

J’aimerais bien, oui, que le vote Sarkozy soit un vote "de vieux". Il serait rassurant s’il n’y avait, dans notre pays, que quelques petits millions de vieilles personnes pour voter pour Sarkozy.
L’inquiétant aujourd"hui n’est pas dans un quelconque "vote vieux". Il est ailleurs : dans le fait qu’un nombre important de personnes qui traditionnellement votaient écologiste, au centre, à gauche ou à l’extrême gauche, aient voté pour Sarkozy. Que ce soit lui, héraut d’une politique d’exclusion et de renforcement des inégalités, chantre d’une forme de dé-fraternisation sociale, qui représente l’espoir. C’est cela, l’inquiétant.
Comme l’inquiétant, dans l’Allemagne des années 30, ne fut pas les vieux allemands persuadés qu’Hitler allait redresser le pays, redonner sens à la morale et mettre fin au chômage. Mais les millions de jeunes Allemands persuadés de voir en lui l’homme nouveau, le nettoyeur, qui allait tracer le chemin clair, propre, hygiénique, d’un futur de progrès qui ne s’encombrerait pas des vieux, des malades, des étrangers, des juifs, des tsiganes, des homosexuels, etc.

Il s’agit bien, en effet, comme je l’écrivais récemment (cf. cet extrait de La guerre des âges) d’une question d’hommes nouveaux et d’hommes anciens. Et pas de jeunes et de vieux.

Mais bon...
Croire que "les vieux" ça existe, les mettre tous dans le même panier, les accuser, ça ne prend que quelques lignes.
Évoquer quelques aspects de la question, les évoquer seulement, ça prend au minimum l’article que vous êtes en train de lire - et donc du temps et de la réflexion.

Aux donneurs de leçons

Un dernier mot, pour ceux, sans mémoire, qui accusent "les vieux" d’être "égoïstes", de "sacrifier les générations futures", etc.
Des vieux, des vrais vieux, des très vieux, par mon travail, j’en côtoie. Le plus souvent des pas gâtés. Des qui ont connu des difficultés, des conditions de vie et de travail, bien aussi dures que celles que vivent certains jeunes d’aujourd’hui. Des qui pourraient en effet correspondre aux clichés colportés et qui, très souvent malades, très souvent handicapés, pourraient surtout, comme vous les en accusez, se préoccuper de leur santé et de leur belote.
Des qui, pourtant, quasi systématiquement, quand je discute avec eux, me parlent de la violence du monde, pleurent sur le chômage des jeunes et sur la terre d’aujourd’hui, saccagée. Des qui avaient amené le front populaire, qui s’étaient battus contre le nazisme, avaient élaboré le Programme National de la Résistance, supporté les restrictions d’après-guerre, construit la sécurité sociale, les retraites pour tous, etc. Des qui pleurent aujourd’hui parce qu’ils n’ont pas fait tout cela pour voir le monde et la France tels qu’ils sont aujourd’hui. Pour voir leurs petits enfants et arrière petits enfants malheureux.
Ces vieux-là, ils ne s’appellent pas tous Lucie Aubrac, Germaine Tillion, Maurice Kriegel-Valrimont, l’Abbé Pierre... Ils ne passent pas tous dans les médias. Ils sont pourtant nombreux, même si vous les ignorez.
Évitez donc, si vous souhaitez ne pas ressembler à Nicolas Sarkozy, de donner à ces vieux-là des leçons de générosité et d’altruisme.

 
Post Scriptum :


- un mot pour les jeunes personnes ayant écrit que "les vieux" auraient été séduits, égoïstement, par la promesse sarkozyenne de supprimer les droits de succession : il apparaît difficile de qualifier d’égoïsme le souci des vieilles personnes ayant un patrimoine que le maximum dudit patrimoine aille à leurs descendants.

- un mot au sujet de cette promesse sarkozyenne ("Dès le mois de juillet, je supprimerai les droits de succession et de donation. Cette mesure concerne 95% des foyers. Je m’y engage. »). Cette mesure ne concerne certainement pas 95% des foyers. L’impôt sur les successions ne frappe qu’une faible part des successions : 90 % des transmissions entre époux et 80 % de celles en ligne directe ne sont pas imposées, selon un rapport de 2004 de l’Assemblée nationale.