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N. Sarkozy & S. Royal face aux âges et au vieillissement...

En janvier dernier, le collectif "Une société pour tous les âges" avait interrogé les candidats aux présidentielles sur un certain nombre de questions touchant aux âges de la vie, aux retraites, aux relations entre les générations, au vieillissement, etc. (les 12 questions posés, ici).

La plupart des candidats ont répondu - plus ou moins brièvement (voir par exemple la très courte réponse d’Arlette Laguiller), plus ou moins intelligemment (voir par exemple les développements très intéressants de Dominique Voynet).

Les deux candidats présents au second tour ont également répondu. Rapidement pour Nicolas Sarkozy ( en pdf ici ), plus longuement pour Ségolène Royal ( en pdf ici ).

Que retenir de ces réponses, au-delà de certaines absences étonnantes (N. Sarkozy fait quasiment l’impasse, par exemple, sur les questions de gérontologie et de gériatrie, des établissements d’hébergement, des aides pour les personnes en situation de handicap, quel que soit leur âge...), au-delà des grandes phrases creuses habituelles sur l’honneur d’une société c’est de s’occuper de ses personnes âgées, ou sur nous devons profiter de la richesse sociale des retraité(e)s... ?

(A noter la tentative de rattrapage gériatrique de N. Sarkozy ces derniers jours, avec d’abord la promesse d’un "plan alzheimer" (qui existe déjà) puis celle de dégager des moyens importants au profit dudit plan. Il serait d’autant plus temps de réaliser ce type de promesses que la France, d’après une étude européenne de 2006, est l’un des trois pays européens qui dépense le moins pour la prise en soins des personnes atteintes de ces maladies).

Au-delà surtout, si l’on y fait attention, du manque de perspective dont elles témoignent : réponse de ministres plus que de présidents, réponses qui auraient pu être identiquement faites, à quelques détails près, il y a dix ou quinze ans, à une époque où déjà, l’évolution de la population, des âges, des générations, n’était pas anticipée par les responsables politiques.

Eternel recommencement malgré les apparences : "vais augmenter ceci", "vais réformer cela", portée de ma vision, date limite de consommation de ma politique : autour de 5-10 ans.

Comme si vivre dans un pays où de nombreuses familles comportent quatre ou cinq générations ; où de nombreuses personnes retraitées vivent 20 ou 30 ans après leur retraite ; où le "faites du bénévolat" est souvent la seule réponse donnée aux retraité(e)s qui se sentent socialement traité(e)s comme des inutiles ; où de nombreuses vieilles personnes meurent de solitude à petit feu ; où le système de santé est fortement inadapté à l’âge de nombreux patients ; où les professionnels, et les professionnels qualifiés, manquent cruellement, aussi bien à domicile que dans les établissements ; où les actifs peinent à trouver du travail quand ils dépassent les 50 ans ; où les personnes atteintes de maladie de type Alzheimer sont insuffisamment aidées et prises en soin ; etc. - comme si vivre dans ce pays-là, connaissant cette réalité-là, inédite, n’était toujours pas intégré par ces responsables politiques.

D’où ces réponses qui oscillent entre annonces de réformettes et éruptions lyriques sur la "richesse des vieux".

Tiens, à propos de "richesse" des vieux, que nous disent ces deux candidats sur la question ?

Nicolas Sarkozy rappelle que "la pauvreté de nombreuses personnes âgées est une réalité, notamment pour les femmes. Le minimum vieillesse n’est même pas égal au seuil de pauvreté" (sans rappeler que ce sont les députés qui votent chaque année le montant dudit minimum et donc que la majorité actuelle l’a laissé ainsi, sous le seuil de pauvreté, depuis plusieurs années) et indique : "Je souhaite notamment augmenter de 25% le montant du minimum vieillesse".
Passage du minimum vieillesse de 610,28 euros à 762,85 euros donc. Ce qui reste en deçà du "seuil de pauvreté européen" mais... Mais comment financer une telle mesure ? Grâce au plein emploi...

Le plein emploi, dans la réponse de N. Sarkozy, finance quasiment tout, du reste, y compris ce qui ne peut plus être financé par d’autres ressources puisque, par exemple, le candidat indique : "Je veux supprimer les droits de donation et de succession, à l’exception des très gros héritages..."

(Mais il est vrai que sa réponse laisse entendre qu’on travaillera en France au moins jusqu’à 65 ans... puisque "la durée de vie s’allonge" _ M. Sarkozy oublie sans doute qu’un tiers des Français meurent avant 70 ans... Ah, le bon temps (1er tiers du XXe sècle) où l’âge de la retraite était supérieur à l’espérance de vie moyenne des hommes.

Le plein emploi ne financerait pas, en revanche, les dépenses de santé. Sur ce sujet-là, le candidat indique seulement : "En ce qui concerne la santé, le rationnement des soins serait la pire menace qui pourrait survenir. Elle se réalisera si nous ne sommes pas capables d’investir suffisamment dans la santé et d’équilibrer le financement de l’assurance-maladie. Voilà pourquoi je tiens absolument à lutter contre les fraudes, les abus et les gaspillages qui représentent actuellement plus d’argent que le déficit de l’assurance-maladie." Sans commentaires.

Est-ce le "plein emploi" qui financerait le "congé de solidarité familiale rémunéré" ? Car, pour le moment, ledit congé n’est pas rémunéré et seules les personnes ayant les moyens d’arrêter de travailler pendant 3 ou 6 ou 12 mois... peuvent en profiter.

Quant à S. Royal, plus précis et prolixe que N. Sarkozy (dans sa réponse et dans le complément à sa réponse (en pdf ici) sur certains points touchant aux ratios de personnels dans les établissements d’hébergement, par exemple, elle ne parle pas du tout de la question des vieilles personnes pauvres.

Pourtant, tous les indicateurs, y compris les plus concrets _

Exemple : l’Association Emmaüs, dans le « Baromètre sur l’évolution des publics accueillis dans les centres d’hébergement de première urgence » qu’elle tient depuis plusieurs années, indique que « l’année 2005 confirme les tendances observées en 2004 » avec en particulier une « augmentation des personnes vieillissantes [et] sans-domicile âgées. […] Elles ont représenté 20,9 % du public accueilli en 2005 contre 18,5 % en 2004 et 11,6 % en 2003 »

tous les indicateurs donc permettent de prévoir que va revenir dans les prochaines années une importante pauvreté des personnes âgées. Après avoir sans cesse diminué depuis les années 50, elle remonte. (Il est donc probable que ce sont les retraité(e)s et vieilles personnes actuel(le)s qui connaissent un "âge d’or" par rapport à leurs aîné(e)s et à leurs successeurs...)

[Précision, ce 3 mai : la question de la pauvreté des personnes âgées et des (très) petites retraites a bien été évoquée par S. Royal lors du débat du 2 mai l’opposant à N. Sarkozy. Sur la question du financement de l’augmentation de ces retraites, elle a indiqué penser à une "taxe sur les revenus boursiers", ce qui permettrait en effet de dégager de vraies ressources, la réforme des régimes spéciaux chère à N. Sarkozy ne permettant pas de dégager les sommes nécessaires pour régler ces questions de retraites ou de minimum vieillesse inférieurs au seuil de pauvreté. Je laisse néanmoins les lignes suivantes, écrites avant le 2 mai.]

Etonnant silence de la part d’une candidate socialiste que ce silence sur la pauvreté des actuels et futurs vieux, sur la future pauvreté prévisible des actifs ayant aujourd’hui 40 ou 50 ans.

Plus inquiétant encore, cette phrase relevée dans la "lettre aux grands-parents" de S. Royal (remarquons au passage que faute de s’adresser aux "vieux" ou aux "seniors" ou aux "personnes âgées", elle s’adresse aux grands-parents : exit les vieux qui n’ont pas eu d’enfants. Famille, famille...) :

"Il faut (...) nous interdire la pauvreté de nos aînés : elle serait indigne de la France. "

Elle "serait" : merveilleux conditionnel qui renvoie la pauvreté des vieilles personnes (environ un million de personnes de plus de 60 ans pauvres dans la France de 2007) dans le domaine du risque, de l’hypothèse facheuse.

Mais revenons à ce que nous dit S. Royal quant aux retraité(e)s pauvres :

"Afin d’enclencher une dynamique, j’ai proposé, dans le Pacte Présidentiel, la revalorisation immédiate des petites pensions de 5%."

Qu’entend-elle par "petites pensions" ?

La DREES nous apprend, par exemple, que 12% des femmes retraitées bénéficiaires d’un droit direct dans un régime de base perçoivent actuellement à ce titre moins de 300 euros par mois. 5% de 300 euros, ça fait 15 euros. 315 euros. Ah, ça valait bien la peine de travailler pour percevoir une retraite deux fois inférieure au minimum vieillesse (et au seuil français de pauvreté)...

Et le minimum contributif ?

Késako ? Rappel : le minimum contributif est destiné à assurer une retraite minimum aux personnes ayant travaillé au moins 150 trimestres. Autrement dit, vous avez travaillé pendant 37,5 ans mais dans des conditions tellement déplorables que votre retraite vous place d’emblée bien loin sous le seuil de pauvreté... Alors, l’Etat s’engage à ce que vous ayez, au titre de ces 37,5 années de travail, au moins (en 2006)... 563,40 euros par mois. Moins que le minimum vieillesse ! 50 euros sous le seuil de pauvreté. Quelle reconnaissance du travail accompli.

Quelle augmentation de ce minimum contributif dans les programmes de N. Sarkozy ou de S. Royal ? Néant.

Nous pourrions passer ainsi en détails de nombreux aspects des réponses de ces deux candidats. Cela n’ajouterait rien au constat : sur des questions sociales majeures, où seules des politiques débutées aujourd’hui permettraient d’éviter les catastrophes annoncées pour demain (demain, ce sont ces temps qui paraissent si lointains aux actifs d’aujourd’hui qu’ils peuvent se dire que tout cela n’est qu’affaires de vieux - sans penser que les vieux que tout cela concerne, les septuagénaires ou octogénaires des années 2015, 2020 ou 2030, ce sont eux), sur ces enjeux majeurs, les autruches enfouissent profond leur tête dans le sable.

Pour les leur faire un peu sortir, du reste, le collectif "Une société pour tous les âges" a envoyé le lundi 30 avril une lettre à N. Sarkozy et une lettre à S. Royal pour leur demander quelques explications et compléments d’information à la suite de leur première réponse...

Affaire à suivre ici même et sur le site du collectif si l’oeil d’une autruche pointe soudain hors du sable...