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Humanitude - Préface
Préface de Geneviève Laroque,
présidente de la Fondation nationale de gérontologie.
Février 2005

« Avant d’entrer dans la maison où il est aujourd’hui, mon père a séjourné pendant quelques semaines chez les morts. … Les morts n’étaient pas les malades mais les infirmiers qui les abandonnaient pour la journée entière sans aucun soin de parole. Personne ne leur avait appris que soigner c’est aussi dévisager, parler – reconnaître par le regard et la parole la souveraineté intacte de ceux qui ont tout perdu. » Christian Bobin, La présence pure.

Prendre soin des hommes vieux, disent-ils. Ils parlent des « hommes vieux », après bien des réflexions : ils ne parlent pas des « personnes âgées » tellement galvaudé et devenu incompréhensible, ni des « seniors » qui sont la moitié de la vie adulte et personne ne s’en est aperçu, ni des « vieillards », terme dont la sonorité risque d’être péjorative, malgré Victor Hugo, et pas non plus des « vieux » tout court, mot tendre dans certaines bouches mais meurtrier dans d’autres.

Je regrette la pauvreté un brin sexiste de certaines langues, dont la nôtre : n’oublions pas qu’un homme vieux peut être une vieille femme comme un vieil homme – d’aucuns ont même pu dire que « les vieux sont des vieilles » tant elles sont plus nombreuses…

Pour pouvoir parler des hommes vieux, ils essaient de cerner la vieillesse, vaste et insoluble problème, tant la vieillesse est évolutive et glissante, celle de chacun de nous comme celle de nous tous, celle que je vois chez l’autre (ou pas) et celle que je ressens (ou pas), celle qui finira nécessairement par la mort, sans que je sache ni le jour ni l’heure, dès demain ou dans dix ans et plus.

Ils disent « prendre soin » ; le dictionnaire Robert, qui consacre plus de cinq colonnes serrées à « soigner », « soin » et leurs dérivés, rappelle qu’il s’agit de « s’occuper du bien-être », bien avant de signaler qu’il s’agit aussi de « s’occuper de rétablir la santé ». Comme, selon l’Organisation mondiale de la santé, celle-ci serait un « état de complet bien-être physique, mental et social », prendre soin et soigner se rejoignent et s’entremêlent.

Ils enfoncent joyeusement, fermement, délibérément une porte qu’on espérait largement et depuis longtemps ouverte et rappellent que « l’homme vieux est une personne » comme cette autre qui rappelait que « le bébé est une personne » et comme il est indispensable, en certains lieux, de rappeler que « la femme est une personne ». Ils participent de ce prodigieux carillon qui sonne et résonne de l’ampleur et de la richesse de l’humanité comme de l’extrême vigueur et de l’absolue fragilité de l’humanitude, de l’humaine attitude. Toutefois, dure, très dure est la nécessité de carillonner l’appartenance humaine de l’autre, n’importe quel autre, chaque autre et surtout l’autre vieux, infirme, malade, in-fans parfois, de-mens peut-être, ensauvagé dans sa souffrance, « en étrange pays dans son pays lui-même ». La plupart des hommes vieux ont besoin d’une révolution sociétale toute simple : comme l’affiche, dans ses autobus, la Régie Autonome des Transports Parisiens, « on se souvient rarement de sa vieillesse », la vieillesse « est une idée neuve en Europe » (et dans le monde). Puisqu’on se souvient rarement de sa vieillesse, ils nous la rappellent, cette vieillesse, non pas ennemie, ni spécialement amie, mais tout simplement partie de la vie, partie heureusement nécessaire, qui fut, autrefois, si parcimonieusement accordée que nous ne percevons même pas, riches ignorants que nous sommes, que la vie nous a donné plus de temps qu’à nos ancêtres pour penser, aimer, faire, accepter, souffrir et jouir (et toute sorte d’autres choses).

Révolution sociétale : le fait de la vieillesse nombreuse. On peut se demander si la vieillesse est plus nombreuse ou si, reconnue plus tardivement, elle a glissé dans le temps. On peut aussi se demander si la valorisation générale et maladroite de la jeunesse n’a pas, d’une certaine manière, fait glisser la vieillesse à l’envers. Les disputes autour de la retraite professionnelle – trop précoce, trop tardive, souhaitée, imposée, poids ou bénéfice pour la société toute entière comme pour les familles et leurs obligations (morales ?) de solidarité, aussi bien que pour la qualité de vie et l’indépendance des bénéficiaires – comme celles autour du « travailleur vieillissant » qu’on veut à la fois exclure, comme supposé moins efficient, et maintenir pour éviter de le « payer à ne rien faire », montrent à l’envi à quel point notre société a perdu ses repères d’antan. Ils étaient simples : on naissait, on avait une enfance brève, une jeunesse et une maturité assez courtes et laborieuses, une vieillesse tronquée : grandir, se reproduire et travailler, se flétrir et mourir : simple, prévisible. On ajoute au tableau quelques épidémies, un peu de guerres, des accouchements et des primes enfances dangereux et la société, malgré tout cela, progresse en connaissances sinon en « sagesse » ! Aujourd’hui, dans notre extrême ouest eurasien, plus d’épidémies, presque plus de guerres, des naissances sûres, une espérance de vie qui dépasse largement les trois-quarts de siècle : voici venir le temps de nouvelles maladies ou de maladies anciennes devenues plus visibles et surtout celles-là, dites neuro-dégénératives, qui abattent l’homme vieux et le tuent lentement.

« En étrange pays dans son pays lui-même » : il a fallu aux auteurs d’explorer, de tenter d’explorer cet étrange pays, d’en apprendre les rudiments de langues, d’itinéraires, pour garder ou trouver ou retrouver le contact avec ceux qui s’y perdaient.

Pour prendre soin, ils ont « appris que soigner, c’est aussi dévisager, parler – reconnaître par le regard et la parole la souveraineté intacte de ceux qui ont tout perdu ». Ils ont appris que toucher peut faire vivre mais aussi, presque innocemment, tuer. Pour prendre soin, on touche, et cette intimité forcée suppose extrême compétence et extrême délicatesse pour pouvoir être acceptée sans dommage.

Ils nous font vivre l’humanitude comme relation essentielle de personne à personne et que ces personnes, quel que soit leur état respectif et si apparemment différent, sont fondamentalement « de niveau » dans leur intacte souveraineté.

Toutefois, pour soigner et prendre soin, il y a plus : il y a, avec une absolue rigueur, une exigence absolue, la connaissance, la compétence, la technicité. Elles sont absolument requises dans toutes les fonctions, tous les métiers, toutes les spécialités et il n’y a pas de solution de continuité entre l’agent des services sans qualification et le neurochirurgien ou l’ingénieur des ponts et chaussées. Pour cela, agent des services, soignant ou autre professionnel, il faut apprendre, encore apprendre et toujours apprendre et comprendre ce qu’on apprend. Il faut exprimer, développer, faire connaître, revendiquer et appliquer les « règles de l’art ». À noter qu’on apprend difficilement tout seul et qu’il faut des gens (formés), des lieux, des temps, de l’estime réciproque pour apprendre…

Il faut aussi apprendre et comprendre que cette technique implique le « soin à l’homme » vieux ou pas : la relation. Certains l’appellent une neutralité bienveillante, terme qui m’effraie un peu par son relent de condescendance : « la souveraineté du malade est intacte ». Pour respecter cette souveraineté, le soignant traite l’homme (vieux ou pas) en homme : il a le regard, le toucher, le geste respectueux – cela s’apprend –, il ne se permet pas, dans sa fonction, de laisser transparaître son antipathie, son dégoût, son horreur même qui peuvent exister. Il ira les exprimer ailleurs, il faut que ces lieux et ces temps d’expression soient mis à sa disposition. Les affects, les sentiments supposés positifs qui peuvent être aussi dangereux pour celui qui prend soin comme pour celui dont on s’occupe, doivent eux aussi être « traités » dans les lieux et temps particuliers. Certains appellent cela la mesure de la « juste distance » – peut-être trop connotée d’« éloignement ». Il me semble que c’est autre chose qu’une mise à distance : c’est une acceptation, une revendication même de sa condition d’homme qui entre pleinement dans cette relation du prendre-soin de l’homme (vieux) souffrant. Il s’agit encore des « règles de l’art » et, plus encore, de celles de « l’art de vivre ».

Geneviève Laroque,
présidente de la Fondation nationale de gérontologie.
Février 2005.

 
Post Scriptum :

En complément de la lecture de cet article, il est utile de lire, au sujet de l’humanitude comme des autres philosophies de soin et des autres approches dites "relationnelles" ou "non-médicamenteuses", ces quelques précisions...

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