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Vieillesse et sexualité
Du tabou au diktat...

On se souvient de la récente enquête de l’Inserm et de l’Ined sur la sexualité des Français : une enquête qui s’arrêtait à 69 ans... comme si, au-delà, la sexualité n’existait plus ou n’était plus digne d’intérêt pour nos hautes têtes chercheuses.

Nous avions pointé, avec Yves Gineste (dans Humanitude), la difficulté qu’ont de nombreuses personnes à percevoir la sexualité des vieux (vrais vieux ou faux vieux) autrement qu’en termes de tout ou rien.

Petit rappel :

La difficulté à imaginer l’expérience de la vieillesse apparaît tout particulièrement dans le domaine de la sexualité des hommes vieux, souvent décrite comme radicalement différente de celle des hommes jeunes ou, au contraire, radicalement identique…

Une première conception prétend en effet que tout a changé : un vieux n’a plus de désirs ni de sexualité. On lui accorde néanmoins le droit d’aimer la tendresse et les bisous. Mais gare à lui si le bisou devient baiser et si le baisemain dépasse la main…

Une autre consiste à affirmer que rien n’a changé : les désirs des hommes vieux sont identiques à ceux des hommes jeunes… mais certaines capacités ayant diminué, les hommes vieux sont forcément malheureux de ne plus pouvoir satisfaire, comme les jeunes, leurs désirs.

On remarquera que cette seconde conception ne s’intéresse généralement qu’aux aspects quantitatifs de la sexualité, qu’à la « performance ». Comme le remarque Jean-Jacques Amyot, on parle « extase, découverte, jouissance » quand on parle de la sexualité des jeunes, on parle « plus vite, moins long, plus faible, moins de fois, plus de maladie, etc. », quand on parle de celle des vieux.

Certains chercheurs ont d’ailleurs accompli dans ce domaine des études étonnamment précises… Ils constatent par exemple : « Alors que le pénis d’un homme jeune peut atteindre l’érection complète en trois à cinq secondes, cette réaction nécessite une période de temps deux à trois fois plus longue chez l’homme âgé […] La puissance de l’éjaculation à la phase orgasmique est également réduite : alors que le sperme d’un homme jeune est expulsé à une distance de 30 à 60 centimètres du pénis, la distance observé chez l’homme âgé n’est que de 15 à 30 centimètres . » !

Une troisième vision, heureusement de plus en plus répandue, n’affirme rien par avance et s’intéresse à la manière dont les hommes vieux vivent leur sexualité. On constate ainsi qu’il existe autant de manières différentes de la vivre quand on a 75 ans que quand on en a 30 ; qu’elles sont liées à celles de toute la vie (la sexualité ne change pas d’un jour à l’autre) ; que chaque personne possède son propre rapport entre attente et satisfaction ; que la majorité des vieux s’adaptent quand ils le désirent aux modifications de leurs capacités et qu’ils n’en retirent pas moins de plaisir. On constate également que, contrairement à ce que croient certains hommes jeunes, le désir n’est pas une question de performances, le plaisir de centimètres, et l’amour de gymnastique.

Dans le cadre d’une enquête réalisée en 2002, des soignants et des hommes vieux ont été interrogés sur ce qu’évoquaient pour eux la question de la « sexualité des personnes âgées ». La majorité des soignants ont choisi le mot « tendresse » pour qualifier cette sexualité et ont évoqué les baisers, qualifiant de « mignons » les vieilles personnes qui s’embrassent… comme s’ils décrivaient des enfants s’embrassant dans la cour d’une maternelle. Alors que les hommes vieux interrogés ont en majorité abordé les aspects touchant à la liberté d’avoir des relations sexuelles, aux difficultés liées à certaines positions, à l’orgasme . Les conséquences concrètes de cette désexualisation des hommes vieux dans les regards des professionnels se retrouvent dans de nombreuses institutions : comment se fait-il qu’il n’y ait en France, dans les institutions, presqu’aucun lit double médicalisé ? Comment se fait-il qu’il paraisse ainsi normal de séparer des couples qui souhaitent dormir ensemble, comme ils le font depuis 10, 30 ou 50 ans ? Comment se fait-il que tant de chambres ne puissent être fermées à clef, empêchant aux personnes qui le souhaitent de s’isoler, les contraignant à avoir une « sexualité publique » ou à ne plus en avoir du tout ?

Depuis la première version du livre Humanitude, s’est accru le nombre d’institutions travaillant sur ces aspects, pour permettre aux vieilles personnes de vivre tranquillement leur sexualité, et plusieurs colloques et articles ont été consacrés à ces questions.

Tant mieux.

Pointons toutefois un risque dans lequel on peut parfois tomber : celui d’être tellement enthousiaste à l’idée de sortir du tabou de la sexualité des vieux... qu’on en vient à être excessif en sens inverse et à prôner une sorte de sexualisme gérontologique.

Le "bon vieux" qui est, c’est bien connu, un "vieux qui fait jeune", devrait donc désormais impérativement être un vieux qui fait l’amour et s’en vante...

Souhaitons donc surtout que chaque personne, vieille ou pas, puisse paisiblement avoir sa sexualité, y compris discrète, y compris abstinente, sans personne pour l’emmerder à prétendre que c’est sale passé 80 ans ou que c’est obligatoire pour être content de vivre.