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Humanitude - Extraits (1)
Extrait du chapitre 1
Extrait du chapitre 1 : Des Hommes - L’humanitude.

Préalable important : au sujet de l’humanitude comme des autres philosophies de soin et des autres approches dites "relationnelles" ou "non-médicamenteuses", il est conseillé de lire ces quelques précisions...

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Victor, l’enfant sauvage.

La rencontre a lieu en lisière de forêt, près d’un village de l’Aveyron, à la fin de l’année 1799. Un groupe de chasseurs aperçoit une forme qui se déplace étrangement et cherche à les éviter. Ils la poursuivent et s’en saisissent au moment où elle s’apprête à grimper dans un arbre. C’est… Ils hésitent. Un enfant ? Mais peuvent-ils vraiment le considérer ainsi ? Car Victor, comme il sera nommé plus tard, ressemble davantage à un animal qu’à un être humain. Il est nu, sale, se déplace à quatre pattes, se nourrit de glands, de racines et d’herbes, n’exprime aucun sentiment sur son visage, ne parle pas, ne communique pas, agresse qui l’approche.

Comme d’autres enfants sauvages ayant vécu dans la nature, ou enfermés sans quasiment aucun contact avec d’autres êtres humains , Victor n’a pas développé certaines des caractéristiques de l’humanitude – entre autres la marche et le langage. Tout au plus possède-t-il les caractéristiques physiologiques qui permirent à ceux qui le découvrirent de le classer dans l’espèce des hominidés, des « mammifères humains ».

Qu’est-ce qu’un homme ?

L’affaire fit grand bruit parmi les philosophes de l’époque. Était-ce bien un être humain ? Pour certains, influencés par les théories de Jean-Jacques Rousseau, Victor aurait pu être cet homme naturel et bon que la société n’aurait pas dénaturé : mais la sauvagerie de Victor les empêchèrent d’y voir la confirmation de leurs théories. Pour d’autres, l’homme étant un « animal social doué de raison », Victor n’en était pas un : ni social, ni doué de raison, il semblait n’y avoir en lui que de l’animalité.

Victor et les autres enfants sauvages ne furent pas les seuls à être ainsi, à cause d’une telle définition de l’homme, rejetés par leurs semblables. Des personnes atteintes de troubles mentaux ou de syndromes cognitivo-mnésiques , au nom d’une conception de la dignité humaine fondée sur la raison, sur le degré de maîtrise de soi et d’autonomie, furent jugées indignes d’être des hommes, parfois indignes de vivre.

Rappelons que la dignité humaine est double : elle appartient à chaque être humain, à chacun de nous. Cette dignité attachée à la personne humaine (les philosophes l’appellent la dignité requise) est sans cesse, à travers nos échanges avec les autres hommes, reconnue, confirmée, actualisée – constituant alors ce que les philosophes nomment la dignité effective. La distinction est importante : la dignité requise permet d’empêcher qu’un homme dépende pour être homme, et vivre parmi les hommes, du jugement d’autrui… Sa reconnaissance permet à chacun d’entre nous d’éviter que d’autres personnes décident soudain – comme c’est arrivé en Europe, au nom de la « suprématie d’une race », il y a 65 ans – qu’il n’est plus un être humain et qu’il ne mérite donc plus de vivre . La dignité effective, en reconnaissant que ce sont les liens d’humanitude qui existent entre nous qui nous confortent dans notre identité humaine, nous permet de comprendre un autre phénomène : placés dans certaines conditions de vie, où notre humanitude est niée, nous pouvons finir par douter du sentiment que nous sommes des hommes. Le livre de Primo Levi, rescapé du camp d’extermination d’Auschwitz, Si c’est un homme, reste le plus pur témoignage de ce doute qu’un homme peut ressentir sur son appartenance à l’humanité, quand il n’est plus regardé ni traité comme un être humain mais comme un animal ou une chose .

Mais alors, qu’est-ce qu’un homme ?