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Le sudoku du temps

Je rencontre régulièrement des personnes qui, parlant du temps, disent regretter qu’il passe si vite, en manquer, souffrir de celui que leur prennent notamment leur travail et quelques autres activités.

Une partie de ces mêmes personnes, dans le train, le métro, mais aussi chez elles, illustrent cet encart aperçu récemment sur un site internet :

Sudoku ou autres jeux, peu importe : des activités qui ont le pouvoir, en effet, de faire passer le temps sans qu’on s’en rende compte. Du coup, sans le mettre à profit pour penser, rêver, observer, méditer, discuter, etc.

La vision d’un wagon de train occupé par cent personnes se touchant les unes les autres et isolées les unes des autres parce que chacune plongée dans son sudoku (ou équivalent) aurait été science-fiction cauchemardesque pour des lectrices et lecteurs d’il y a un siècle.

En attendant, on fait donc passer le temps plus vite, puis on regrette qu’il passe si vite.

Je me demande si certains d’entre nous, sur leur lit de mort, auront des pensées autour de ce temps-là : ce temps passé à faire passer le temps sans vraiment le vivre (à tuer le temps, mais pas seulement), ce temps de tous ces jeux, et si elles regretteront alors d’en avoir tant passé ainsi…

Mais sans doute d’ici là aurons nous trouvé des sudoku spécial mourants afin d’éviter justement que le temps du mourir soit passé à penser... Un sudoku ayant le super-pouvoir, à nous qui ne mourrons pas d’impatience de mourir, de nous faire mourir tellement vite que l’on n’en aura même plus conscience.

Je pense à Rilke, soudain.

" O mon Dieu, donne à chacun sa propre mort,
donne à chacun la mort née de sa propre vie
où il connut l’amour et la misère.

Car nous ne sommes que l’écorce, que la feuille,
mais le fruit qui est au centre de tout
c’est la grande mort que chacun porte en soi."

Quelle andouille, ce Rilke ! Mais il faut dire qu’à son époque, le pauvre, les sudoku n’existaient pas...

Jérôme Pellissier - www.jerpel.fr